Grégoire C.

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A la tête de la belle librairie Obliques depuis 2011.

Little Caesar
par (Librairie Obliques)
8 octobre 2020

Plus que culte

Avant les Soprano, il y a eu les Affranchis.
Avant les Affranchis, il y a eu Le Parrain.
Et bien avant tout ça, il y a eu Scarface.
Mais à y réfléchir, la toute première fois, dans l'histoire de la fiction policière, où un auteur s'est mis à raconter la vie des gangsters du point de vue des gangsters, c'était en 1929, avec "Little Caesar" de William R. Burnett. L'ascension et la chute de Cesare «Rico» Bandelli a ainsi servi de modèle à tout un pan de l'imaginaire américain.

Ce roman fondateur, qui resort aujourd'hui à la Série Noire, dans une traduction révisée, n'a rien perdu de son magnétisme et de sa froideur. C'est toujours la même mécanique implacable, servie par un style aussi efficace qu'une balle dans la nuque. Comment pourrait-il en être autrement, quand on sait que le roman a été écrit à Chicago, alors même qu'Al Capone tenait la ville d'une main de fer ?

Pour accompagner cette publication, Gallimard vous propose aussi de découvrir un livre moins connu de Burnett, Goodbye Chicago 1928. Avec ce roman publié en 1981, Burnett faisait, un an avant de mourir, un dernier voyage dans la ville corrompue et ténébreuse de sa jeunesse. Il bouclait ainsi la boucle avec panache et offrait à ses lecteurs un superbe épilogue à son oeuvre noire.

Térébenthine
16,50
par (Librairie Obliques)
28 août 2020

Contre tous

Ils sont trois, élèves des Beaux-Arts, jeunes et pourtant déjà ringards. Leur tort ? Continuer à peindre alors que le monde de l'art ne jure que par les installations et la vidéo.Sans même s'en rendre compte, en cherchant à faire de l'art leur métier, en interrogeant encore la couleur et la matière sur une toile, comme tant d'autres avant eux, ces trois personnages deviennent des héros discrets et nouent une étrange amitié, aussi solide et impalpable que leurs convictions.    
Avec cette histoire de résistance douce, de résistance obstinée, Carole Fives écrit un roman initiatique qui navigue dans les eaux troubles de la vie à 20 ans, là où l'idéalisme furieux de l'adolescence entre en collision avec le mépris glacial des contingences adultes, là où on découvre que l'on n'a pas la même valeur selon qu'on soit un homme ou une femme, selon qu'on accepte de se plier aux vanités du moment ou qu'on leur préfère la profondeur de nos émotions.
Fin, juste, vivant, c'est un roman à l'image de son sujet : aussi exaltant que désespéré.Et puis il reste la peinture, qui peut tout, qui est tout, qui vaincra tout à la fin.

Ce qu'il faut de nuit
16,90
par (Librairie Obliques)
22 août 2020

Gris et lumineux

Il y a un père cheminot qui milite mollement au parti socialiste. Il y a une mère enlevée par le cancer. Il y a des enfants qui ont l'impression qu'ils ne sont pas nés au bon endroit, que là dehors, il n'y a rien pour eux, que la seule chose qui peut faire s'emballer leurs cœurs, ce sont les matchs de foot le week-end.
Il y a les petites phrases, insidieuses et persistantes. "Marine, elle a peut-être pas tout à fait tort."
Il y a ce quotidien gris et lumineux, comme le ciel de l'Est.
Il y a un style, un ton d'une grande justesse, un récit concret, crédible, des personnages plus vrais que nature.
Il y a enfin l'impuissance, face au silence de nos proches, qu'on voit glisser doucement vers l'extrême. Ça ne fait pas d'eux des salauds, on les aime toujours, ils nous aiment pareil, et on est d'autant plus désemparés face à ce sourire aimable, minéral, qui couve une violence terrible.

Il y a ce livre, et ce livre, c'est la France.

Le cœur synthétique
par (Librairie Obliques)
22 août 2020

Quelle est la date de péremption d'une femme ?

Dans un roman plein d'humour et de finesse, Chloé Delaume prend la question à bras le corps et nous plonge dans les affres du célibat féminin. Parce que non, hommes et femmes ne sont pas égaux face au temps qui passe et dans la grande foire aux sentiments, la divorcée de 46 ans n'a pas la cote.

Et pourtant, on pourrait se dire que tout a changé, ou que tout change, qu'après #metoo et l'immense prise de conscience collective de ces dernières années, les cartes ont été rebattues. Mais si les femmes ont réalisé leur importance réelle, différente de celle générée par le regard des autres, les hommes, de leur côté ont souvent accompagné ce mouvement d'un silence poli. Et quand un homme divorce à 50 ans, il est bien rare de le voir se remettre en ménage avec une femme de son âge. "Oui, bien sûr que je suis féministe. Comment ne pas l'être avec ma femme qui a 20 ans de moins que moi et qui m'en parle toute la journée ?"

Adélaïde, l'héroïne du roman, se heurte à cet état de fait avec violence. Elle découvre qu'elle est invisible, incolore, périmée, elle qui n'a jamais vécu autrement qu'en couple. Reste la sororité, le soutien indéfectible de ses amies militantes, dont les portraits dessinent intelligemment différentes tendances du féminisme actuel, avec tout ce qu'il contient de sorcellerie et de contradictions.

C'est un livre d'humour et de mélancolie, de lutte enflammée et d'abattement dépressif, particulièrement quand Adélaïde réalise que malgré toutes ses belles convictions, son bonheur reste indéfectiblement lié au regard des hommes. C'est cette complexité, cette fragilité, qui élève le roman et en fait bien plus qu'un roman à thèse.
Pour son premier livre, il nous semble, qui ne soit pas de l'autofiction, Chloé Delaume crée une héroïne de chair, de sang et de rêves avec qui on aimerait bien faire un bout de chemin.

La Tannerie
21,90
par (Librairie Obliques)
11 août 2020

Bouillon de culture

A quelques stations de métro de Paris, au bord du canal de l'Ourcq, la Tannerie accueille artistes, circassiens, danseurs, dans une friche industrielle réhabilitée en centre d'art. C'est là que Jeanne débarque, perdue pour son premier jour de travail, dans une scène d'ouverture très réussie, où le lecteur, lui-aussi, se débat, au milieu de tous ces nouveaux visages, de ces noms, de ces lieux étrangers.

Aux côtés de la jeune bretonne venue découvrir la capitale, on progresse à tâtons. Comme elle, on cherche à savoir qui est digne de confiance, qui pourrait être un ami.

Célia Lévi réussit ici une peinture sociale d'une extrême précision. De cet univers culturel parisien où se croisent artistes perdus dans leur génie, personnel administratif fantomatique, salariés dépressifs et public inconscient, l'autrice décrit les moindres détails, vêtements, coiffures, odeurs. Le soin apporté à la consistance du réel est époustouflant et le roman s'en trouve traversé par un souffle naturaliste digne de la littérature du XIXe siècle.

Les premiers lecteurs ne s'y sont pas trompés en comparant ce livre à Au bonheur des dames et aux autres microcosmes zoliens, mais on pense aussi souvent à l'Education sentimentale en se prenant d'affection pour Jeanne, avec ses espoirs qui la portent et les mirages qui dansent devant elle. Le motif du jeune provincial montant à Paris et se fracassant contre la morgue d'un système pédant et vain est brillamment revisité, transposé en ce début de XXIe siècle, comme si rien ne changeait jamais.

Mais la Tannerie va plus loin et le livre prend vite une ampleur qui dépasse le témoignage social. En mettant en regard le quotidien dégoulinant de coolitude, les envolées humanistes d'un côté et la violence de la gestion des ressources humaines de l'autre, le livre se fait aussi allégorie de l'époque, où les belles théories du management ont imprégné l'inconscient des dirigeants, y compris dans l'industrie culturelle. Là où la Tannerie n'a rien à voir avec les romans de Zola, c'est qu'au XIXe siècle, les patrons exploitaient leurs salariés de la même manière, certes, mais ils ne leur faisaient pas croire qu'ils étaient leurs copains. Ici, le panier de crabes est tout sourire et affiche fièrement ses convictions de gauche.

La Tannerie est donc aussi un livre sur cette distance qui sépare de plus en plus les discours des actes, dans le monde culturel, et plus largement. Cet enjeu est parfaitement représenté dans le livre par une scène bouleversante, où le personnel de la Tannerie s'émeut du sort de migrants qui campent le long du canal. De pétitions en recherche d'aide alimentaire, les belles paroles bruissent dans les allées. Et puis le campement s'étend, et s'éternise. Et puis les tentes se rapprochent, et menacent de faire fuir le public. Et puis on se lasse de la lutte. Et puis on passe à autre chose, et peu de temps avant que la police ne vienne expulser tout le monde, on voit les spectateurs enjamber les réfugiés allongés sur le quai. C'est qu'on ne voudrait pas être en retard au spectacle.

L'intelligence du livre, c'est nous montrer cela et aussi nous mettre, nous, lecteurs bien éduqués, bien cultivés, face à la responsabilité de notre époque. Nous aurions pu être ces spectateurs. Et en route vers le théâtre, aurions-nous agi différemment ? Pas sûr.