Grégoire C.

http://www.librairie-obliques.fr/

A la tête de la belle librairie Obliques depuis 2011.

Sale gosse

L'Iconoclaste

18,00
par (Librairie Obliques)
12 août 2019

Choisir sa famille

Difficile de parler de ce livre sans parler de sa conception et de son auteur, Mathieu Palain, journaliste sorti de six mois d'immersion dans une antenne de la PJJ avec des témoignages, des histoires, des visages. Ce roman - car c'est bien un roman - en est plein : éducateurs, juges, animateurs et bien sûr enfants, tous ces "sales" gosses, gamins agressés ou agresseurs au destin empêché et dont Wilfried, pièce centrale du livre, est l'exemple le plus ambigu et le plus troublant.

On va suivre son parcours cahoteux, depuis sa naissance au mauvais endroit jusqu'à sa prise de conscience, à l'aube de l'âge adulte.
Ici, la crédibilité du personnage vient du fait que l'auteur ne porte jamais sur lui de regard angélique. Oui, c'est un enfant abandonné par une mère toxicomane mais non, cela ne justifie pas qu'il fracasse la mâchoire d'un adversaire sur un terrain de football.

L'apprentissage de la responsabilité, c'est la clé de ce roman-vrai, son point de bascule qui en fait autre chose qu'une énième histoire d'enfant défavorisé. Avec ou sans circonstances atténuantes, que faire de ces enfants ? Chaque personnage y répond comme il peut, l'administration et la société aussi, sans qu'il soit jamais vraiment possible de décréter ce qui serait mieux ou pire.

Sans jugement, avec seulement les voix - parfois au vocabulaire fleuri - de tous ces protagonistes humains, Sale gosse braque un projecteur sur une zone de la société qu'on préfère souvent ne pas voir. En cela, c'est un livre important et salutaire.

Zébu boy

Monsieur Toussaint Louverture

19,90
par (Librairie Obliques)
9 août 2019

Pour mémoire

Avec un événement méconnu de l'après-guerre, l'insurrection malgache de 1947, Aurélie Champagne construit un thriller haletant qui est à la fois une fresque historique passionnante et un livre à suspens plein d'action et de terreur.

Zébu boy, c'est Ambila, un jeune homme qui tient son surnom de sa capacité à tenir tête aux zébus dans la corrida malgache. Mais la guerre éclate, et comme beaucoup de jeunes gens des colonies, Ambila doit servir la France en Europe. Quatre ans plus tard, heureux de revenir en vie, qu'est-ce que ce sacrifice lui aura apporté ? Des honneurs ? Une prime ? Rien de tout ça. Que le mépris du colon et le souvenirs des horreurs d'un conflit inhumain. Alors il faut prendre son destin en main, d'autant que la révolte gronde et que le pays menace d'éclater.

Comment ne pas être attendri par Ambila, l'un de ces personnages de roman si finement brossé que le lecteur ne peut que le comprendre, malgré ses coups tordus et sa morale bancale ? Aurélie Champagne réussit ce prodige, et donne un rythme fou à son livre en variant les ambiances et les styles. On est dans un livre de guerre, mais aussi dans un huis-clos routier. On est dans le froid de l'hiver français et dans la moiteur de Madagascar. On est dans un polar et dans un drame psychologique. Zébu boy est un premier roman impressionnant et important, chargé de toute la force de l'Histoire, de cette révolte matée dans le sang dont on ne sait toujours pas combien elle a fait de morts. Pire, cette révolte qu'on n'apprend nulle part et que ce livre aide de la plus belle des manières à sortir de l'oubli.

DIASPORA

Le Bélial

22,90
par (Librairie Obliques)
4 juin 2019

Plus loin que tout

Difficile de revenir aux considérations humaines du XXIe siècle après la lecture de Diaspora. Difficile de se dire que nous avons un corps, que nous sommes mortels, que l'intelligence artificielle en est à ses balbutiements, que nous n'avons pas encore posé le pied sur Mars...

Et pour cause, l'intrigue de ce roman décisif de l'Australien Greg Egan débute en 2975 alors que déjà, l'espèce humaine a été confrontée à des débats éthiques profonds. Fallait-il conserver un corps ? Quel corps ? Conserver une conscience ? Redevenir un animal ? Devenir un pur logiciel conscient enterré dans un simulateur pour l'éternité ? Et quel simulateur ? Une copie du monde matériel ou bien une fantasmagorie mathématique ?
Ces enjeux qui ont agité les humains sont vieux de plusieurs siècles, chaque "faction" y a répondu à sa manière, et le lecteur découvre cette Terre du futur avec émerveillement et appréhension alors que d'autres menaces planent sur ces civilisations d'après-demain. Déjà, il faut prendre d'autres décisions éthiques... voire de survie.

Soyons clairs : la prose de Greg Egan ne conviendra pas à tout le monde. Parfois aride, faisant appel à des concepts de mathématiques, de physique des particules pour lesquels il est nécessaire d'avoir quelques notions de base, le texte est complexe et vous larguera par moments. Mais c'est le prix à payer pour venir à bout de ce qui est probablement l'une des préfigurations littéraires les plus cohérentes du futur de l'espèce humaine en l'état actuel de nos connaissances scientifiques.

Pas d'affolement toutefois. Si vous avez lu cet article jusqu'ici, c'est que vous vous intéressez au sujet. Inutile d'être chercheur en astrophysique pour aller au bout de Diaspora. Disons que si vous avez une vague idée de ce que sont un neutron et un trou de ver, votre lecture devrait bien se passer et vous n'aurez qu'à vous accrocher pendant les quelques passages un peu plus pentus. Le reste ne sera que fascination devant la force d'imagination d'Egan et sa manière de faire surgir de puissants questionnements métaphysiques au cœur même d'une épopée intergalactique en 5 dimensions.

Des millénaires dans le futur, des milliards de kilomètres loin de la Terre, la question de la vanité de la vie reste en effet la même. Ainsi, l'un des personnages, rendu plus loin qu'aucun être humain n'est jamais allé, résume bien le mouvement qui agite les protagonistes de ce roman-monde. Plein d'une touchante sincérité, il dit :

"Nous avons besoin d'apprendre ce que cela signifie que d'habiter l'univers."

En fait, nous aussi.

Embrasse l'ours
17,00
par (Librairie Obliques)
31 mai 2019

Autre liberté dans la montagne

Dans une époque indistincte, où chassent les seigneurs et voyagent des nomades aux vêtements chatoyants, une ourse contemple son coin de forêt. C'est par ce regard animal que Graciano nous fait entrer dans son histoire et tout du long, dans la profusion splendide d'images fines et de mots rares, le point de vue naturel de la bête ne nous quittera pas.

Si Graciano est certainement l'auteur français vivant au vocabulaire le plus riche, il ne brandit pas ces armes avec défi. Il les distille dans sa prose, les fond dans sa fable pour nous rendre ces termes anciens ou disparus immédiatement familiers. Puisque les mots servent la légende, qu'ils en sont l'essence et le mystère. Ici, c'est le conte de la fin d'un monde qui nous est raconté, où les Hommes et les bêtes pouvaient vivre ensemble et se comprendre, hommes bêtes et bêtes humaines liés dans un destin naturel et commun que le malentendu finira par déchirer. "Embrasse l'ours", c'est ce récit des temps où tout était encore possible, où le gâchis commençait à peine, c'est une lecture de l'émerveillement, du respect des plantes devant lesquelles on s'agenouille, un livre qu'on embrasse tout entier, comme l'ours tendre ses frères humains.

Personne n'a peur des gens qui sourient
par (Librairie Obliques)
8 février 2019

Secrets de famille

Suspens, morts violentes et un soupçon de fantastique... Mais oui ! Malgré les apparences, vous êtes bien dans un roman de Véronique Ovaldé qui se met à flirter avec le thriller dans cette intrigante histoire d'une mère en fuite au cœur de la forêt alsacienne. A coups de flashbacks distillés par un narrateur espiègle, on apprend à connaître l'attachante Gloria, son parcours dans la vie, jalonné de coups durs et de belles rencontres, sa famille bancale, ses enfants adorés.
N'ayons pas peur de le dire : c'est un vrai tour de force que ce roman où Véronique Ovaldé réussit à mêler la précision d'une intrigue à suspens, à réinventer complètement sa manière de raconter une histoire, tout en conservant ce style inimitable, pétillant et complice, qu'on aime retrouver depuis ses premiers livres. Une vraie réussite !