Jean T.

https://lecturesdereves.wordpress.com/

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par (Le Pain des Rêves)
8 avril 2021

Delphine Horvilleur est rabbine, "rabbin laïc" a précisé la sœur d’Elsa Cayat, morte lors de l’attentat contre Charlie Hebdo. Etre rabbin n’est pas un sacerdoce, c’est son métier qui la met en contact avec des "endeuillés" pour les accompagner lors du décès d’un proche , pour faire son hommage, "faire sentir combien dans la vie nous avons été en vie" et réciter le kaddish.

Le livre s’organise en onze chapitres qui évoquent des morts d’inconnus ou de personnalités. Elle a accompagné Simone Veil, Marceline Loridan-Ivens, Elsa Cayat dont la sœur la désignera comme "rabbin laïc", mais aussi sa proche amie Ariane, et cette dame dont le fils est incapable de raconter l’histoire parce qu’elle n’en a rien dit et qui sera seul à l’enterrement.
Dans chaque chapitre, elle s’efforce de donner un sens à la mort et raconte aussi un peu de son histoire personnelle. Elle évoque la relation des vivants et des morts, l’histoire du peuple juif, la Shoah, des personnages bibliques comme Moïse qui a négocié avec Dieu pour échapper à la mort, le journalisme, le "métier de rabbin", certains rites et pratiques du judaïsme. Quand elle revient sur sa vie de jeune femme étudiant à Jérusalem à l’époque de la mort d’Itsh’ak Rabin en 1995, c’est pour dire que son sionisme n’est pas celui des propriétaires qui se réfèrent au "cadastre biblique", qu’elle préfère un sionisme "nourri d’exil , de non-appartenance (…) de la certitude de devoir être sur cette terre des résidents étrangers, des non-propriétaires". Évoquant les obsèques d’Elsa Cayat, elle réfléchit à la laïcité qui lui permet d’être rabbine, qui "garantit toujours une place laissée vide de certitudes", "que l’espace de nos vies n’est jamais saturé de convictions et [qu’]elle garantit une place à la croyance qui n’est pas la nôtre". .
Dans un dernier chapitre, elle nous emmène au cimetière de Westhoffen profané en 2019. C’est le cimetière de sa famille paternelle et celui de familles illustres dont nous connaissons tous les noms et qui ont beaucoup donné à la France. C’est l’occasion d’une belle et émouvante relecture du fratricide des enfants d’Adam et Ève, Caïn le propriétaire qui tue Abel, celui qui "ne s’installe nulle part et ne connaît aucune propriété", "meurt et disparaît sans laisser de trace".
Cet essai de Delphine Horvilleur est au-delà de toute croyance et nous concerne tous puisque "la question de la mort existe en chacun d'entre nous". Il aide à la relier à la vie, à nourrir notre réflexion et notre sérénité. La rabbine est une conteuse érudite dont le propos captive et apaise. Son écriture est limpide et agréable. Elle possède le talent très personnel de regarder au-delà de l’apparence, à côté de l’évidence pour nous faire voir autre chose, découvrir un autre sens, d’expliquer les textes de sa tradition pour nous les rendre contemporains et capables de répondre à des situations très actuelles.
Ce livre est un bel hymne à la vie !

Grasset

8,00
par (Le Pain des Rêves)
4 avril 2021

Dans un court texte, le grand écrivain juif Amos Oz (1988-2018) revisite à nouveau le personnage de Judas, universellement reconnu comme "la figure emblématique du traître, un individu infâme, ignoble, infâme, méprisable". Pour ce faire, il explique comment il a "appris à aimer Jésus" qui n’était pas chrétien, mais un "juif réformateur" que tout Jérusalem connaissait.

Selon des sources chrétiennes, Juda n’était pas "un misérable pêcheur de Galilée, au contraire des apôtres, mais un riche propriétaire terrien, originaire de Judée" qui croyait fermement "en la divinité du Christ, en sa mission de Rédempteur , de Sauveur, de Messie". Alors pourquoi se ferait-il payer la modeste somme de trente sicles pour vendre son maître et héros ? Judas livre son rabbi aux Romains pour hâter l’avènement du Messie et se suicide de désespoir lorsque ceux-ci arrêtent Jésus pour le crucifier. Cette qualification de Judas comme traître "dans les Évangiles fut le Tchernobyl de l’antisémitisme chrétien", ce qui a fait "des dizaines de milliers de victimes innocentes et empoisonne les relations entre juifs et chrétiens depuis plus de deux mille ans". Amos Oz pense "qu’un éditeur digne de ce nom aurait dû supprimer cet épisode des Évangiles, un appendice inutile au déroulement de l’histoire".
Que toute sa vie, Amos Oz ait été accusé d’être un traître fait de son texte une défense inattaquable et brillante.
Traîtresse, Delphine Horvilleur est souvent accusée de l’être à la tradition "en osant porter le titre de rabbin", au féminin qui devrait être relégué à la sphère domestique, au sionisme. Dans une très belle et émouvante préface, elle converse avec le défunt en lui exprimant son affection profonde et tout ce qu’elle lui doit humainement, philosophiquement et politiquement. Elle conclut que "Ceux qui nous accusent de traîtrise ne toléreront jamais cela, la polyphonie des mondes et des incertitudes qui les sauvent".

Gautier-Languereau

12,90
par (Le Pain des Rêves)
3 avril 2021

Histoire d’une petite licorne qui n’a pas bon caractère, ou qui a du caractère, on choisira… Elle aime beaucoup dire non, faire ce qu’elle veut, dire NON à toutes sortes de choses. C’est drôle, amusant, agréable.
On peut le donner à lire à des enfants à partir de 7-8 ans, mais on peut aussi le lire à un ou des enfants.
Les illustrations sont douces et pleines d’humour.

Le Livre de poche

7,40
par (Le Pain des Rêves)
1 avril 2021

La jeune narratrice – on ne saura pas son prénom, dix ans, habite un lotissement qui fut joli, le Démo, dans la plus grande maison, presqu’en limite. Son père partage sa vie entre son emploi dans un parc d’attractions, la chasse du gros gibier -une chambre est réservée aux trophées empaillés du chasseur – et le canapé devant la télévision, avec un verre de whisky. Sa mère et une femme discrète, très discrète, éteinte, une « amibe » dit-elle, qui élève des animaux qu’elle semble aimer plus que ses enfants.

Régulièrement, le père ayant trop bu ou agacé par un détail, lui crie dessus et la frappe violemment.
Heureusement, la fillette a un petit frère, Gilles, qui est le soleil de sa vie. Un gamin souriant, joueur, qui a toute confiance en sa sœur qui lui raconte des histoires à faire peur. Ils visitent régulièrement une casse de voitures qui doivent « avoir besoin d’être rassurées », qu’ils caressent et à qui ils « parlent des après-midi entiers ».
Chaque soir, un camion arrive au son de la musique de « La valse des fleurs » de Tchaïkovski. C’est le marchand de glaces. Gilles « prenait toujours deux boules. Vanille-fraise ». Ce soir-là, elle demande une « chocolat-stracciatella avec de la chantilly ». Quand le vieux monsieur met la chantilly, le siphon lui explose à la figure et le tue. Traumatisant…
C’est la fin d’une vie familiale « normale ». Gilles se renferme et devient taiseux. Il passe de plus en plus de temps dans la chambre des cadavres, à caresser la hyène empaillée que craint tant sa sœur, et son père se rapproche de lui et l’entraîne pour la chasse. La jeune fille comprend alors que le mauvais esprit de la hyène va envahir la cerveau de Gilles. Elle décide de l’en empêcher en se documentant pour construire une machine à remonter le temps, juste avant la mort du vieux glacier, afin de retrouver le sourire de son petit frère. La petite fille qui rêve que cette chose impossible est possible va garder cette naïveté tout en étant très réaliste : pour arriver à cet exploit, il faut être obstinée, devenir savante, aller très loin dans l’apprentissage de la physique, avoir envie de ne pas être n’importe qui, décider de devenir une seconde Marie Curie. Développant une fine intelligence de la vie, elle va pouvoir grandir en se protégeant presque totalement de la folle violence de son prédateur de père.
Dès le début, on se laisse prendre par le roman sensible et charmant qui se déroule comme un conte, comme s’il n’y avait pas la violence du père envers les femmes de sa famille. L’écriture d’Aline Dieudonné est fluide, coulante. Elle a l’apparence d’une histoire qu’on commence à raconter et que l’on continue comme elle vient, sans calcul, sans but. Mais sans tarder, la tension monte, on pressent au moins un drame, et, en tout cas, des conduites déviantes, des moments odieusement violents. On ne peut cependant pas prévoir le drame ultime, six ans plus tard, quand la jeune fille sera devenue adolescente, qu’elle affirmera sa détermination, sa liberté, sa féminité. L’angoisse monte jusqu’aux dernières pages. Captivé, j’ai lu ce roman d’une traite et j’avoue avoir eu très peur, persuadé que la narratrice allait mourir.
Ce n’est donc pas une histoire racontée comme elle vient. La construction rigoureuse fait monter la tension palier par palier : la mère qui se réveille de sa passivité, Gilles qui s’endurcit et devient chasseur, la père qui s’aigrit encore après a perte de son emploi, l’engrangement des connaissances intellectuelles de la jeune fille qui lui donnent de l’intérêt pour une autre vie, sa beauté, sa capacité à séduire le Champion, compagnon de La Plume dont elle garde l’enfant, sa détermination, la dureté de la relation père-fille. A chaque palier, on craint la réaction froidement violente du père. Sous cet angle, c’est un roman noir. C’est aussi un roman initiatique sur la sortie de l’enfance, le changement physique, la puissance du rêve, la lente perte de l’innocence et la découverte de la sensualité et de l’amour, la force de l’esprit afin de pouvoir sortir d’une situation de violence destructrice.
La petite fille est devenue une belle personne. Et ce premier roman est une belle réussite.

16,00
par (Le Pain des Rêves)
23 mars 2021

Dans un village sarde en déshérence qui s’est vidé de ses jeunes, arrivent des migrants et les humanitaires qui les accompagnent, qui ne sont pas attendus et que les locaux, butés et mécontents, appellent les "envahisseurs". On leur attribue une vaste masion inoccupée et laissée à l’abandon, "la Ruine". Ils sont déçus par ce village de paysans qui cultivent "des artichauts et de la biomasse", qui ne correspondait pas à l’Europe qu’ils imaginaient et pour laquelle ils avaient risqué leur vie.

Très vite, des femmes "Sardes campidanaises d’heureuse et pipelette nature" s’émeuvent de la situation. Des liens se nouent avec les migrants qui les isolent des habitants du village et même de leurs maris. Il faut reconnaître que le choc des cultures et assez violent entre les Sardes vieillissants de ce petit village retiré où tous se connaissent, abandonnés par leurs enfants, et ces jeunes "envahisseurs" qui ont tout perdu en traversant la Méditerranée au péril de leur vie, qui sont musulmans, évangéliques, juifs, noirs, syriens, professeur, étudiante, homosexuels… Peu à peu, l’altruisme et la générosité gagnent sur la peur de l’autre, l’égoïsme, et créent une micro-société plutôt harmonieuse, heureuse, diversifiée, donnant aux habitants "une bonne raison de vivre : nous rendre utiles à ceux qui avaient encore moins de chance que nous". Jusqu’au départ des "envahisseurs"…
Avec une seule narratrice, Milena Agus crée une histoire qui nous semble ordinaire par sa façon d’écrire simplement comme un beau conte pour enfants sages. L’histoire d’un monde où on discute et on se confronte, où cohabitent la bonté et la violence, la folie et la raison, la grandeur et la médiocrité, la capacité à s’ouvrir et le joie d’être ensemble, un monde où le bonheur est possible. Milena Agus est implacable dans cette description d’une société figée à laquelle elle appartient, qui évolue vers la douceur d’être.