Didier J.

Nous avons de pluie assez eu

Erica Van Horn

Héros-Limite

16,00
par (Les Oiseaux de nuit)
4 octobre 2020

Les mots sont des oiseaux rares.

Nous avons de pluie assez eu, Parle d'oiseaux, de toutes espèces d'oiseaux, sans trop chercher à distinguer la grive du merle, ce n'est pas un guide ornithologique. C'est un recueil de textes qui nous dit ce qu'apporte les oiseaux dans notre quotidien, des conséquences heureuses ou tristes de leur présence dans nos vies.
"Il y a toujours le premier quelque chose à voir. Le premier flocon de neige. La première primevère. La première jonquille ou la première jacinthe ou le premier crocus ou le premier bourgeon de pommier. Il y a toujours le premier quelque chose à anticiper ou à célébrer, mais rien ne provoque autant d'excitation que la Première Hirondelle."

Nous avons de pluie assez eu est fait de petits riens, de détails minuscules, d'observations fines, de rencontres improbables mais toujours délicates, pas plus lourdes que le duvet au fond d'un nid de mésanges. C'est tendre, ça fait du bien, ça agit comme un remède, une thérapie douce.
Chaque textes d'une à deux pages, avec une exception pour un passage un peu plus long, sont accompagnés d'un dessin à l'aquarelle de Laurie Clark.
Nous avons de pluie assez eu est une merveille de sensibilité et de retenue, mais ne vous retenez surtout pas de vous l'offrir ou de l'offrir, on le sait bien, les mots sont des oiseaux rares.

«Nous sommes réveillés à cinq heures tous les matins par une cacophonie de chants d'oiseaux. Le volume est extraordinaire et en contraste total avec le bruit d'herbe déchirée que font les vaches dans le pré d'à côté. Le bruit des vaches broutant l'herbe est un son doux. C'est un murmure en comparaison du pépiement des oiseaux. Je devrais l'appeler le chœur de l'aube, mais il est beaucoup trop rauque pour un chœur.»

Croc fendu

Christian Bourgois

20,00
par (Les Oiseaux de nuit)
20 août 2020

Croc fendu tient d'un rituel chamanique qui aurait la frénésie et l'étrangeté des aurores boréales.

Ce roman bouscule, l'on passe d'une scène joyeuse ou cocasse à l'effroi le plus sidérant, d'une poésie presque rendue à l'épure, à la violence des mauvais sorts de la vie quotidienne. L'auteure ne veut en aucun que l'on se tienne dans une lecture confortable, d'une page à une autre tout chavire.
Quand la vie de tous les jours devient insupportable il est parfois salutaire d'invoquer le pouvoir des esprits, notre place sur cette terre viendrait de:"la réverbération de nos ancêtres, le chant de notre être présent. Nous n'existons pas en tant qu'individus, mais comme la vaste accumulation de tout ce qui a vécu avant nous."
Et avant nous il y a eu de nombreuses tempêtes, beaucoup d'alcools bus, de drogues reniflées et de mains gluantes glissées entre les cuisses..toujours en douce...violence.
Croc fendu c'est aussi les rires, les blagues, l’insouciance la complicité des adolescents. Des jeux, des paris des provocations qui donnent le tournis de la joie et des petites peurs mêlées. Ça veut mordre la vie à pleines dents comme le ferait un jeune chien Husky.
Croc fendu est un passage qui mène du monde de l'enfance à une incertaine vie d'adulte.
"A mon réveil, je souffrais déjà et je n'ai jamais cessé depuis."

"Mon pas sur le gravier
Poumon de givre
Ivre de gaieté
Ivre de violence
Ivre de jouissance."

Palabres

John Berger

L'Olivier

par (Les Oiseaux de nuit)
20 mars 2020

Palabres de John Berger

Palabres sont les derniers récits écrits par John Berger en 2016, un an avant sa mort. Palabre est un condensé de l’univers de l’auteur, les textes sont brefs et concis, l’on y retrouve l’ensemble de ses intérêts, l’art, l’écologie, l'écriture et de ses préoccupations, l’impuissance de la politique et de ceux qui la font, opposés à la surpuissance du grand capital.
Au fil des textes et parfois chansons, l’on va retrouver Rosa Luxembourg, Albert Camus Charlie Chaplin, ou plus inattendu Nicolas Poussin et un de ses tableaux: Et in Arcadia ego. Ce texte est certainement le plus émouvant du recueil, la vie, la mort d’une amitié y sont intrinsèquement mêlés.
Il nous dit aussi l’absolue nécessité de la joie et de l’optimisme, il en est persuadé, c’est cela qui sauvera le monde, voici ce qu’il fait dire à Rosa Luxembourg alors qu’elle est dans une geôle à Berlin et que son assassinat est programmé: «Être un humain, dis-tu, est la chose la plus élevée de toutes. Et cela veut dire être ferme et clair et joyeux, oui, joyeux envers et contre tout, parce que se plaindre est l’affaire des faibles. Être un humain veut dire jeter joyeusement sa vie entière dans la gigantesque balance du destin s’il le faut, et en même temps jouir de la clarté de chaque jour et de la beauté de chaque nuage.»
Alors il nous parle des arbres, il en dessine, des fleurs aussi et des nuages justement qui, selon lui, agissent sur nous plus que nous sur eux. Bassorah, la poésie irakienne de Kasid, Gaza, les migrants. Puis un peu plus loin, une chanson: «C’est une histoire triste; l’air, la voix, le rythme rassemblent et réconfortent. Entre deux couplets, il y a un refrain: la lalala lalala la… Michele tend le bras et une centaine de spectateurs reprennent le refrain en cœur. Le mur médiéval visible derrière eux- entre leurs épaules et leurs têtes- se recouvre d’or jusqu’à la fin du refrain. Puis il redevient pierre.»

Palabres, C’est un tout petit livre, pas plus de 150 pages, mais cet article n’évoque pas la moitié de ce que nous transmet John Berger, la force de la brièveté des mots est enquillée à la luxuriance des images.
Quelques mots encore de lui, si contemporains, d’une indémodable actualité…:«Des textes issus de la Nature, de l’univers, et qui nous rappellent que la symétrie côtoie le chaos, que l’ingéniosité peut vaincre la fatalité, que ce qui est désiré est plus réconfortant que ce qui est promis.
Alors, soutenu par ce que nous avons reçu du passé et par ce dont nous sommes témoins, nous aurons le courage de résister, de continuer à résister dans un contexte pourtant inimaginable. Nous apprendrons à patienter, solidaires.
Tout comme nous continuerons de célébrer, de blasphémer et de jurer dans toutes les langues que nous connaissons.»

Intervalles de Loire
par (Les Oiseaux de nuit)
16 février 2020

Un long fleuve tranquille

Il y a eu Les eaux étroites de Julien Gracq, il manquait de nos jours une écriture, celle des amples de
la Loire, c'est chose faite, le fleuve a trouvé son biographe.
Avec Thierry Guidet et Michel Ollivier, un autre Michel navigue à leurs côtés, c'est Michel Jullien, la Loire avait ses photographes et ses peintres, elle a désormais son nouvel écrivain.
L'idée de départ est lancée du haut du pont de Nevers, le départ lui même se fera à Andrézieux, et
comme il s'agit de descendre la Loire jusqu'à son embouchure la fin du voyage est un détail.
Michel Jullien nous invite à bord de sa barque trois places, il va falloir se serrer, il y a du monde à
l'embarcadère. La liste des passagers est prestigieuse: déjà cité Julien Gracq monte à bord, puis
suivent dans un joyeux pêle-mêle Gaston Bachelard, André Dhôtel, Pierre Bergougnioux, Curzio
Malaparte bien malgré lui..., Henry David Thoreau, l'évident Henri Bosco, l'inattendu homme des
cimes Charles-Ferdinand Ramuz et enfin Jules Renard l''homme de Chitry-les-mines.
Il n'y a plus qu'à se laisser emporter, charmer par cette mouvante aventure ligérienne. Ces
Intervalles de Loire sont une sorte de variations dont le moteur serait une mécanique des fluides:
«Marcher, ramer, c'est multiplier un oubli, sans jamais ressasser.» Tout est à ce niveau, d'un style
magistral, d'une géographie précise, complètement humain et d'une poésie constamment à fleur
d'eau: «La vérité de l'eau toujours repoussée, inextinguible, si proche, s'apparente peut-être à la
vision qu'un chien a du macadam par delà le pare-prise. Alors les yeux ne savent plus où se mettre.
Ils prennent une mine de chien, se posent sur l'étriqué, les petites choses de bord, l'anémie des
babioles, la contemplation d'une gourde, son capuchon rouge, la boucle d'un sac dépassant des
bagages, le bastingage, sa filière ou progresse une araignée - venue comment? - , des dérivatifs de
basse vue, des microlatitudes, des insignifiances limitrophes, l'existentialisme d'une sandale
retournée dans la petite marre à fond de cale, elle bouge à l'envers, semelle au ciel, elle va toute
seule d'avant en arrière sans qu'il y ait un pied, dans cette flaque, elle se cogne à l'écope.
Intervalles de Loire est un long fleuve tranquille parcouru à «paupière d'eau», sa lecture nous fait
devenir un temps des bateliers.

Trop beau

Heidsieck, Emmanuelle

Éditions du Faubourg

15,00
par (Les Oiseaux de nuit)
8 décembre 2019

Trop beau pour être vrai.

Ecrire sur la laideur ne surprend personne, Hugo, Shelley, Süskind ou plus près de nous Marc Dugain sont passés par-là. Ecrire sur la beauté, ou plus exactement, dénoncer les effets engendrés par une trop belle esthétique est plus rare, voire très inhabituel. La laideur se moque de la vieillesse qui ne peut rien lui ôter, tandis que la beauté "ça attire tout ce qui peut la détruire".
Dénoncer la souffrance que produit une trop grande beauté serait-il léger, désuet, un brin superflu? Non, pas avec le court roman d'Emmanuelle Heidsieck, elle sait développer les bons arguments pour porter la détresse de celles et ceux dont le visage attire, séduit, trouble au plus haut point, jusqu'à déclencher la haine souvent, la jalousie toujours.
Cette plastique parfaite fait écho à nos propres insuffisances, d'un coup l'on se sent protégé, satisfait de n'avoir qu'une figure facile, ordinaire, passe-partout.
Ce roman, qui prend parfois l’allure d’un essai de sociologie, évoque la vie tourmentée de Marco Bueli, un ingénieur de trente-six ans qui en est déjà à son troisième licenciement parce que jugé trop beau par ses employeurs, le trouble qu'il provoque auprès de ses collègues devient une nuisance, une gêne au bon fonctionnement de l'entreprise.
Pour Marco Bueli ce troisième licenciement est de trop, il décide de se défendre et d'attaquer en justice pour discrimination liée à son apparence physique la société qui vient de le pousser dehors.
Il se résout à s'inscrire à un stage de thérapie comportementale, avec pour intention de trouver les bons outils, les bons réflexes, les bonnes armes pour gagner son procès. Ils sont une quinzaine de femmes et d’hommes pour suivre ce séminaire, uniquement de la très, très belle gueule y participe, l’un a les traits de Steve McQueen jeune, une autre « le nez de Kate Moss, les yeux de Carole Bouquet. » C’est dire !
Le coach a l'accent US, son approche est californienne, on est en cercle, l'on se présente et l'on parle, on déballe en public, on raconte, on témoigne du malheur d'être trop beau. Puis une proposition venue de l'animateur s'installe, se répète, devient consigne : battez-vous, montrez la persécution que vous subissez, portez votre témoignage devant les tribunaux, faites des procès et surtout, gagnez-les !
Par les temps qui courent tout devient objet de plaintes et donc de contestations, dans le roman d'Emmanuel Heidsieck la beauté est une souffrance qui rejoint celle de la laideur d'une époque défaite, d'une société où l'humain devient cible, quelle que soit son apparence. Est-il inexorable que l’esprit du collectif mène fatalement à l’individualisme ? Tout cela ne serait-il pas trop beau pour être vrai ?