Eric R.

par (Librairie La Grande Ourse)
7 septembre 2021

Que la montagne est belle !

C’est une histoire simple mais pas une simple histoire. C’est une histoire de 4 saisons dans un village alpin: Fontana Fredda. Il y’est question d’amour: Fausto, écrivain qui a quitté sa femme et la ville, rencontre Silvia, artiste peintre. Il y’est question d’amitié: Fausto fait la connaissance du taciturne Santorso, homme mûr passionné des coqs des neiges. Au milieu règne Babette, la patronne du restaurant de montagne à la recherche d’une nouvelle vie. C’est une histoire d’hommes et de femmes à des tournants de leurs existences, quêtant dans les sommets, l’isolement, la beauté de la nature, la direction à donner à leurs vies.

En réalité, c’est une chronique d’un monde d’à côté, celui de la montagne et où le rythme du temps est donné par celui des mélèzes qui respirent au gré du jour et de la nuit. La vie à Montana Fredda est minimaliste et se réduit aux gestes quotidiens de la cuisine, de la vaisselle, du damage des pistes, de l’abattage des arbres. Le style de Paolo Cognetti se colle à cette réalité en évitant les emphases ou les métaphores gratuites. Ces mots à leur tour sont simples, précis, directs et tendent par l’écoulement du temps qu’ils traduisent à la poésie pure.

Conseillé par Eric et Vanessa

par (Librairie La Grande Ourse)
6 septembre 2021

Magnifique et touchant

C’est une histoire qui est désormais racontée, mieux connue. Celle de migrants juifs de l’Europe de l’Est fuyant la Russie notamment à la suite des pogroms du début du XX ème siècle. C’est ce que raconte le début de « La carte postale »: l’histoire d’une famille russe. Dans ce récit, les personnages ont un nom: ils s‘appellent Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques. Ces prénoms figurent laconiquement sur une carte postale adressée anonymement des décennies plus tard à l’adresse de la mère de l’autrice. Quatre noms comme une déflagration qui vont ressusciter des souvenirs.Tous les quatre, membres de la famille Rabinovitch, vont être déportés et assassinés dans les camps d’extermination. La première partie du livre raconte leur histoire, la migration d’une famille à qui le père dès avril 1919 prévient: « il est temps de partir. Nous devons tous quitter le pays. Le plus vite possible ». C’est ce que vont faire notamment Ephraïm et Emma qui vont traverser l’Europe, vivre en Lettonie, rejoindre leurs parents en Palestine et se retrouver finalement à Paris, en France, ce pays des Lumières dont ils attendent tout, auquel ils souhaitent s’assimiler à tout prix. On pense au parcours de la grand mère de Robert Badinter: Idiss. L’Amérique reste lointaine, et puis les mesures discriminatoires à l’égard des juifs, les rafles, les camps de travail tout cela semble tellement impossible. On ne croit pas à ce qui n’est jamais arrivé auparavant. La foi dans leur nouvelle patrie sera fatale à la petite famille d’où réchappera la fille ainée Myriam, mère de Leila et grand-mère de l’autrice Anne Berest. C’est dans un dialogue tout en douceur et connivence que s’écrit cette première partie du livre. Glaçant est le contraste entre la barbarie inimaginable et la foi en la raison et en l’humanité d’une famille pourtant pourchassée des années durant. Anne Berest nous raconte avec justesse les conditions d’internement du camp de Pithiviers, l’accueil des survivants au Lutetia à la fin de la guerre, l’attitude ignominieuse de certains membres de l’administration française, la rafle du Vel d’Hiv.

La suite du « roman » va amener l’écrivaine à rechercher l’auteur anonyme de la carte. S’il s’agit bien d’une enquête, la fiction n’est pas au rendez-vous et cette quête va amener à côtoyer l’ignominie et le mal dont est capable l’âme humaine. Cette fois, Anne cherche, se déplace, se rend dans l’Eure voir les derniers voisins de la famille Rabinovitch, va en Provence lieu de la résidence de Myriam, consulte un détective privé, un graphologue. Avec sa mère, et sa soeur Claire, elles forment une lignée familiale essentiellement féminine cherchant à comprendre leur présent à la lumière du passé. Une question surgit alors comme un fil rouge: qu’est ce qu’être juif aujourd’hui en France pour une famille qui n’a jamais pratiqué aucun rite, culte et se définit pour la plupart de ses membres comme athée? C’est bien de cette question que surgissent en réponse les quatre prénoms recherchés et la réflexion d’aujourd’hui de la fille de Anne, de retour à la maison avec une « drôle de tête », parce que « on n’aime pas trop les Juifs à l’école ».

Etre défini par un concept indéfini. Juive, parce que sa mère est juive, Anne Berest ne lance pas un cri de douleur, ne juge pas les contemporains de ses arrière-grands-parents. Elle témoigne, d’abord pour elle même, voulant rétablir une généalogie trop longtemps tue, désirant savoir ce qu’elle est véritablement et affirmant en conclusion que l’on est ce que nos ascendants ont été, même si on ignore tout ou presque tout de leur histoire. En fait, on ne doit jamais oublier ses morts car ceux-ci ne meurent vraiment que lorsque les vivants les oublient. Et l’autrice leur rend magnifiquement la vie.

Eric

par (Librairie La Grande Ourse)
26 août 2021

Fascinant et touchant

Journaliste Sorj Chalandon a besoin du réel pour construire un roman. Reporter au procès de Klaus Barbie à Lyon en 1987, il sait que son père est dans la salle d’audience. Plus de trente ans plus tard, après le premier confinement, il découvre la procédure judiciaire émise à son encontre à la fin de la guerre. Il a la confirmation que son père était « du mauvais côté ». Alors le journaliste devenu romancier met en parallèle le destin du nazi et d’un français qui revêtira pendant la guerre 5 uniformes et évitera la peine de mort à une voix près. Il mêle la petite et la grande Histoire dans un parallèle fascinant. Mensonges, traitrise, on retrouve le style et l’humanité des meilleurs romans de Chalandon. Les pages du procès sont magnifiques de pudeur et de force. Les pages sur le père sont féroces et violentes. Le tout constitue un des grands romans de cette rentrée littéraire.

Conseillé par Eric et Vanessa

8,40
par (Librairie La Grande Ourse)
23 août 2021

Quatre magnifiques portraits

Plus qu’une nouvelle biographie de Colette, il s’agit là de magnifiques portraits de quatre femmes amies qui se retrouvent au début de la première guerre mondiale sans les hommes qu’elles chérissent et décident de continuer à vivre pleinement leur liberté. L’autrice du « Blé en herbe » confidente, mère, guide, assure le lien et active un féminisme dont elle rejette le mot. Dominique Bona démontre une nouvelle fois sa capacité à faire revivre des femmes d’exception dans une époque magnifiquement décrite. Un bonheur de lecture et l’envie de se (re)plonger dans l’oeuvre de Colette.

Eric

par (Librairie La Grande Ourse)
19 août 2021

Bouleversant et éreintant

C’est un des faits divers les plus insensés de la 2e moitié du 20ème siècle et pourtant il est passé peu à peu à la trappe de l’Histoire. Un garçon de 11 ans le petit Luc Taron est enlevé à Paris un soir de printemps 1964 après son retour de l’école. On retrouve son corps le lendemain dans une forêt de banlieue. Pendant plusieurs semaines un obsédé égotiste va adresser des messages sordides de revendication à toutes les formes de média. La légende de « L’Etrangleur », alors qu’aucun étranglement n’eut lieu, est en train de naitre. Un homme va être arrêté. Il s’appelle Lucien Léger, pose souvent avec un regard sardonique et deviendra le prisonnier français le plus longtemps reclus. Fin de l’histoire. C’est clair, net et précis. Circulez y’a rien à voir sauf si Philippe Jaenada décide un jour de replonger dans les documents de l’époque, de se rendre sur les lieux incriminés, de reprendre toute l’histoire depuis le début. Et tout devient alors complexe. Plus rien n’est clair, net et précis. C’est que la vie est faite d’illusions, d’a priori, de bassesses. Et les Hommes peuvent être parfois des monstres. Surtout au printemps.

Avec la Petite Femelle consacrée à l’assassine Pauline Dubuisson, puis surtout avec La Serpe où près d’un siècle plus tard, il parvient à la manière d’un Cluedo à découvrir le véritable assassin de la famille Girard, Philippe Jaenada nous a habitué à son travail d’investigateur, qui ne se contente pas des images de façade. On se dit qu’avec son embonpoint, ses problèmes de santé dont il nous donne le détail avec humour, il va, laborieusement assis à son bureau comme un modeste fonctionnaire gratte-papier, creuser à nouveau toutes les archives possibles et renverser 80 ans plus tard l’histoire déjà écrite et classée. Et on a tort.

Cette fois-ci au terme de ce pavé de 749 pages, on n’est certain que d’une seule chose: la multiplicité des monstres qui se rangent dans toutes les catégories sociales. Contrairement à La Serpe, l’auteur ne conclue pas son enquête avec une solution à lire à la dernière ligne de la dernière page. Petite frustration mais qu’importe. Comme toujours avec Jaenada, l’essentiel est ailleurs. Grands bourgeois et petits domestiques chez les Girard, on rentre cette fois ci dans un appartement de la classe populaire de ces années qui vont bientôt devenir les Trente Glorieuses. Cela sent l‘arrivée du frigidaire, l’achat de la prochaine voiture et les secrets dissimulés de chambre à coucher. Le fait divers raconte une époque, comme un miroir sociologique. Avec le meurtre du petit Luc ce sont les années du gaullisme qui ressurgissent, le fonctionnement des médias bien avant les chaines d’infos en continu.

Pourquoi le nier, le lecteur prend plaisir à cette enquête fouillée comme dans un véritable polar avec ses suspects, ses fausses pistes, ses bons et ses méchants. Comme dans ses ouvrages précédents, Jaenada nous renverse à mi parcours. Une première partie où tout est clair. Et brusquement, avec un éclairage différent, on reprend depuis le début et tout se complique nous laissant en état d’apesanteur. On devient voyeur, curieux des maléfices de l’âme humaine et surtout on se prend à douter de l’amour d’un père, de la sainteté d’une mère, d’un sourire sur une photo. L’humour noir assumé permet même parfois de sourire, aide à se dire que l’imagination humaine n’a pas de limites sauf celle de l’écriture qui de parenthèses en parenthèses, elles mêmes à l’intérieur de parenthèses, vous incite à peu de condescendance envers les acteurs.

Tous étant décédés, Jaenada peut se permettre de leur tailler de sacrés costards, comme ceux d’avocats de renommée nationale plus préoccupés de leurs états d’âme que de la vérité. Ou encore d’enquêteurs, qui ne retiennent comme dans le Pull Over Rouge de Ranucci que les éléments à charge. Justice, média (déjà), police, gendarmerie, opinion publique sont, par leur médiocrité, leur lâcheté, leur indifférence, les révélateurs d’une société qui aspire alors à la prospérité et à la joie de vivre. L’auteur montre une nouvelle fois que crier avec la meute, sans recul, dans l’immédiateté de l’horreur, est dangereux et malsain. Une vieille leçon à répéter sans cesse à l’ère des réseaux sociaux et de l’info spectacle en continu.

Eric