Eric R.

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Sarbacane

25,00
par (Librairie La Grande Ourse)
16 novembre 2021

Glaçant et passionnant

Un titre énigmatique pour une Bd qui l’est tout autant. C’est Isao Moutte lui même qui nous donne sa définition par la voix d’un de ses personnages: « C’est de l’occitan, ça veut dire quelque chose comme tas de pierres ». C’est bien en effet un tas de pierres qui va changer la destinée d’une dizaine de personnes. Un amas de rochers sur une route, soudainement coupée. Un bus et une voiture bloqués. Cela suffit pour transformer un banal voyage familial, professionnel en cauchemar. Surtout quand la demi douzaine de marcheurs forcés est hébergée dans une étrange famille, pas vraiment sympathique, qui nous rappelle le clan et l’affaire Dominici, ce paysan bas alpin isolé, taiseux et redoutable.

Pourtant le cadre choisi a tout pour être idyllique même si la saison n’est pas estivale. Le Sud du massif du Vercors, tant chéri par Daniel Pennac notamment, a cette grandeur, cette magnificence qui appellent à la poésie. Mais si d’une très haute falaise on peut apercevoir un horizon magnifique à plusieurs dizaines de kilomètres, on peut aussi en chuter mortellement. C’est plutôt cette deuxième hypothèse que retient l’auteur franco-japonais qui par des couleurs automnales étouffantes transforment cette nature magnifique en scènes d’horreur et en huis clos écrasant. La lumière n’est belle qu’au lever et au coucher du soleil, deux moments de repos dans un récit mené tambour battant.

Les sangliers font peur, la forêt est étouffante, les grottes ne sont pas des refuges mais des pièges, les routes ne sont que des impasses et les fusils ne servent pas qu’à la chasse. Et surtout l’auto stop peut être le début d’un gigantesque piège qui se referme lentement et dont on ne découvre la trame que très progressivement. On imagine facilement cette histoire racontée dans un bon polar noir décrivant des personnages riches de leurs différences: un homme un peu balourd, une jeune fille intrépide, un garçon naïf et faisant la part belle à une nature devenue hostile. Tout est en place et le mérite de Isao Moutte est de transcrire ce scénario implacable en images et en un récit fluide qui appelle comme tout bon polar à tourner vite la page.
Des cases entières sont dénuées de parole pour laisser la place au silence et à son alter ego, la frayeur. Plans fixes alternent souvent avec des actions mouvementées parfaitement dynamisées par un trait efficace qui va à l’essentiel. Roman noir mais aussi donc film noir, tant les ingrédients du genre sont omniprésents au long des 160 pages qui se dévorent d’un trait et se relisent à tête reposée.

Eric