Clara

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Une lectrice du bout du monde (ou presque) qui aime la vie et forcément les livres. Et un blog où je partage quelquefois mes lectures : http://claraetlesmots.blogspot.fr

Les Innocents et les Autres

Dana Spiotta

Actes Sud

22,50
20 février 2019

Meadow et Carrie sont amies depuis l’adolescence et le cinéma est leur passion commune. Toutes les deux veulent en faire leur métier. Meadow s’attache à faire transparaître la vérité dans la réalisation, elle est pointilleuse, soucieuse du son et de mille petits détails. Sa carrière prend son envol tout comme celle de Carrie plus conventionnelle dans ses choix personnels et professionnels.

Tout en alternant des allers-retours dans le temps, ce roman met en scène également un troisième personnage féminin, Jelly, qui a pour spécialité de téléphoner à des inconnus et de les rendre addictifs à ses appels. Après un départ exigeant, le charme opère suscitant chez le lecteur un mélange de curiosité, d'alchimie troublante avec cette manière habile qu’a l’auteure de nous intéresser à des aspects techniques et à nous les rendre complètement accessibles. Que ce soit les échanges savoureux entre Carrie et Meadow (même si l’on n’a pas une culture cinématographique étendue), le cheminement de cette dernière et l'exploration du pouvoir de la voix, l'ensemble est totalement ébouriffant.

Sans jamais être indigeste, ce roman nous interroge finement sur le processus de la création, les buts recherchés, la fascination mais aussi la tromperie. Et l'auteure nous entraîne sur le terrain de l'amitié et des relations ambigües. Avec des références cinématographiques et notamment des passages empruntés au script, Dana Spiotta nous garde complètement captifs des histoires qu’elle déroule. C'est pertinent et brillant, un roman qui offre au lecteur la sensation d'avoir vécu une expérience à part !

"Un film est une idée sur le monde. C’était ainsi que Meadow le considérait mais elle était également consciente que les gens savent des choses et que les images ont le pouvoir de surpasser tout le savoir qu’ils détiennent. Le cinéma vérité est trompeur en ce sens. Il est en mesure de dire une chose tout en vous montrant une autre, entièrement différente. Et vous pouvez être sûr qu’en sortant de là, vous partirez en croyant à ce que vous avez vu."

"Je conclurai avec ce que Meadow m'a dit un jour sur le fait d'être artiste. C'est en partie une escroquerie. Et en partie de la magie. Mais pour faire quoi que ce soit, il faut être un glaneur. Qu'est-ce qu'un glaneur ? Eh bien, c'est un mot élégant qui signifie voleur, sauf que vous prenez ce dont personne ne veut. Non pas simplement les idées ou les choses sortant de l'ordinaire. Vous farfouillez dans la vie courante afin de découvrir ce que tous les autres négligent, ou ignorent, ou jettent."

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Ce que savait la nuit

Anne-Marie Métailié

21,00
13 février 2019

L’Islande et ses glaciers attirent nombre de nouveaux visiteurs. Et justement, lors d’une excursion, des touristes découvrent le cadavre d’un homme sur le glacier de Langjökull. Un homme disparu depuis trente ans et à l’époque, Konrad, officier de police, s’était occupé de l’affaire. Les soupçons s’étaient orientés vers l’ancien associé de l’homme mais ce dernier a toujours nié son implication. Et bien que désormais mourant, il clame toujours son innocence.

Alors qu’il a pris sa retraite, la curiosité de Konrad est piquée à vif. Et s’ils étaient passés à côté d’un élément? Et si Hjaltalin disait la vérité ? Impossible de le savoir car il est emporté par la maladie. La découverte du cadavre sur le glacier fait la une des journaux et une femme contacte Konrad. Son frère aurait été renversé intentionnellement par une voiture car il avait des informations pour la police.
Konrad commence officieusement à se replonger dans l’enquête et ce sont des pans de sa vie qui remontent à la surface. Le décès non élucidé de son père qui n’était pas un enfant de chœur, son couple avec Erna et sa solitude actuelle. Ce personnage en proie à des remords doit affronter le passé mais aussi l’accepter tandis que de nouveaux éléments apparaissent dans l’enquête. L'occasion pour Arnaldur Indridason de nous dépeindre sans concession les difficultés sociales et économiques de l’Islande mais aussi de nous plonger dans l'enfance trouble de Konrad.

Un polar efficace où l’auteur ne nous oppresse pas et où comme toujours, la dimension humaine est importante. Seul regret de taille, je m’étais prise d’affection pour Erlendur et il me faudra plusieurs enquêtes pour m’attacher à Konrad (plus froid aux premiers abords).

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Qui a tué l'homme-homard ?
11 février 2019

À Margoujol, un petit village tranquille de Lozère, un homme vient d’être retrouvé assassiné et son cadavre a été découpé en plusieurs morceaux. Les habitants sont en émoi même si le défunt n’était pas apprécié. Lui et d’autres membres d’un cirque, tous pourvus d’étrangetés diverses physiques, se sont installés dans cette localité il y a fort longtemps (le directeur du cirque ayant été assassiné lui aussi). Pour Lucie, la fille du maire, c’est l’occasion de pimenter un peu sa vie. Gravement handicapée et clouée dans un fauteuil, elle communique grâce à son seul doigt valide et un ordinateur. Quand deux gendarmes sont dépêchés sur place pour élucider l’affaire, elle les assiste.

Narré par Lucie qui manie férocement l’autodérision et le cynisme aigu, ce roman dézingue les préjugés et pousse le lecteur dans ses retranchements concernant le handicap (il fallait oser) et le politiquement correct. Tout s’enchaîne à toute vitesse d’autant plus que de nouveaux meurtres ont lieu. J. M. Erre joue une fois de plus avec les codes du polar, il décrypte pour nous les recettes à succès de cette littérature, parodie l’information et nous amène à des réflexions avec un regard sans aucun tabou sur la différence (vous êtes prévenus).
On retrouve l’humour décliné à la sauce J. M. Erre avec des situations complètement loufoques ou absurdes. Une fois de plus, j'ai souri, j'ai ri et mon petit cœur s'est également serré.
Une lecture anti-morosité assurée !

"Toujours réjouissant de voir les gens faire comme si tout était normal alors que leur visage exprime le contraire. Personne n’ose jamais me dire "Vous parlez ? C’est incroyable !" ou "Vous comprenez ce qu’on dit ?" ou encore "Alors vous n’êtes pas vraiment un légume ?" Ca ne se fait pas de parler à une handicapée de son handicap, au cas où elle ne serait pas au courant de son état."

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Personne n'a peur des gens qui sourient
8 février 2019

Un jour de juin, Gloria embarque ses deux filles, Stella et Loulou, direction l’Alsace avec en point d'ancrage : la maison de sa grand-mère, dans la forêt de Kayserheim. Toutes les trois quittent le soleil de la Côte d’Azur et cela va sans dire que Stella l’aînée, âgée de seize ans, n’est pas très enchantée de cette parenthèse présentée comme des vacances par sa mère. Car Gloria n'a nullement prévu de revenir.

Est-ce que Gloria fuit quelque chose ou quelqu’un ? C’est la question que l’on se pose et évidemment, Véronique Ovaldé ne va pas nous donner la réponse ou les réponses d’emblée. On prend d’abord le temps de faire plus ample connaissance avec Gloria et de son entourage familial. Suite au décès de son père qui l'a élevée jusqu'à l'adolescence, Gloria a pu compter sur tonton Gio, un brin paranoïaque Cet associé et ami de son père l’ayant prise sous son aile, elle travaille comme serveuse dans son établissement, un café au nom de La Traînée (ça ne s’invente pas). Et Gloria, jeune fille à l'aube de sa majorité, y rencontre l’amour avec un grand A, le futur père de ses filles en la personne de Samuel un garçon vivant de petits trafics et décédé depuis. Le bonheur se révèle parfait en apparence ou selon toute vraisemblance. Car peu à peu et très habilement, Véronique Ovaldé instaure de légers flottements, sème le doute et l'entretient d'autant plus que Gloria est délicieusement excessive et attachante. Pour savoir de quoi il s'agit, il faudra le lire car je n'en dis pas plus...

Vif et entraînant avec ses descriptions très justes concernant notamment les figures maternelles et ses mille petits détails qui font mouche, ce roman prend un tournant plus sombre avec une réelle tension très bien distillée. L'atmosphère nous harponne, l'écriture de Véronique Ovaldé nous charme avec ses exquises incartades et sa fantaisie. Elle joue avec le lecteur pour le plus grand de nos plaisirs et on mord à l'hameçon, un régal !

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À la ligne, Feuillets d'usine

Feuillets d'usine

La Table Ronde

18,00
6 février 2019

Il a fait des études et il a rejoint celle qui l’aimait en Bretagne. Avant, il travaillait dans le social. Avant car désormais faute d'emploi dans son secteur et pour gagner de l’argent, il est intérimaire en usine agroalimentaire. Travail précaire de quelques semaines ou plus, la fatigue du corps qui devient "un atlas de troubles musculo-squelettiques", les horaires décalés, le travail répétitif de celui d’ouvrier. Crevettes puis bulots sur les chaînes de production. Trier, devoir tenir le rythme encore plus vite, subir le bruit et le tonnage imposé, continuer, serrer les dents, attendre les pauses café-clope minutées. La mission qui se termine, recevoir juste un "au revoir" et commencer dans une autre usine, plus précisément un abattoir : pousser des carcasses sur des rails, nettoyer le sang et les viscères. Être flexible, jongler avec les horaires pour le co-voiturage, accepter les heures supplémentaires sans avoir trop le choix et supporter quelquefois les petites remarques.
Compter, décompter le temps avant de pouvoir rentrer chez soi exténué, vidé.

L’esprit vagabonde, pioche dans la littérature, la poésie ou la chanson tandis que le corps exécute inlassablement les mêmes gestes. Ce quotidien de tant de personnes est magistralement écrit par Joseph Ponthus qui l'a vécu. Un enchaînement de strophes sans ponctuation où les renvois à la ligne soulignent la justesse des mots, la dureté de ce travail, le souffle de la vie malgré tout. Un hymne scandé sans oublier la solidarité entre collègues, l’amour qu’il porte à sa femme, des moments fugaces de bonheur simple passés hors de l’usine et aussi des pointes d’humour comme pour conjurer et éloigner l'emprise de l'usine.

Un magnifique hommage à celles et tous ceux dont c’est la vie, les intérimaires des usines, ces personnes trop souvent oubliées et non considérées.
Cet OVNI littéraire est un uppercut par sa puissance, sa singularité et sa beauté douloureuse. Il se lit, se relit et laisse une empreinte durable dans le cœur et dans l’esprit.
Un coup de cœur entier et total !

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