Jean-Luc F.

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Une enquête de William Wisting, L'usurpateur, Une enquête de William Wisting

Une enquête de William Wisting

Gallimard

8,60
par (Librairie La Grande Ourse)
4 janvier 2021

Un vrai plaisir de lecture !

Jørn Lier Horst est moins connu au bataillon des auteurs de « polars scandinaves » que, mettons, son compatriote norvégien Jo Nesbø, ou les incontournables Suédois Henning Mankell ou Islandais Arnaldur Indridason. On retrouve pourtant dans ses romans tous les composants de ce genre à lui tout seul qu'est le polar nordique : cadavres énigmatiques (ici celui d'un vieil homme mort depuis quatre mois, retrouvé dans son fauteuil face la télévision toujours allumée), enquête aux ramifications inattendues qui nous font remonter dans un passé douloureux (ici celui de l'émigration vers les Etats-Unis), tueur en série et enquêteur tenace, températures négatives et paysages enneigés, sans compter les noms de personnages et de lieux imprononçables (avec des ø, des å et des æ), mais au charme si particulier. Les romans de Jørn Lier Horst n'ont pas l'épaisseur psychologique, sociale, politique (ni l'épaisseur tout court d'ailleurs), de ceux de Jo Nesbø, mais, quand ce qu'on attend d'un roman policier c'est d'abord une intrigue bien ficelée et une « atmosphère », ce n'est pas plus mal. Phrases brèves, chapitres courts : « L'usurpateur » se lit comme on regarde une série télévisée, avant tout pour le plaisir de suivre le fil d'un histoire, et de savourer une ambiance. Le roman est d'ailleurs en cours d'adaptation par l'auteur de la série Wallander, tirée de l’œuvre du grand Henning Mankell, navire amiral du polar et de la série scandinaves. Bref, un vrai plaisir de lecture !

Jean-Luc

Metropolis, la dernière aventure de Bernie Gunther

la dernière aventure de Bernie Gunther

Seuil

22,00
par (Librairie La Grande Ourse)
29 novembre 2020

Humour détaché, profonde humanité

« La dernière aventure de Bernie Gunther » annonce le bandeau , et c'est bien de la dernière aventure, au sens propre, du héros récurrent de quelques 14 romans de Philip Kerr qu'il s'agit, puisque ce dernier nous a quittés prématurément en 2018. Metropolis est une œuvre posthume, écrite alors que son auteur se savait déjà malade.
Philippe Kerr aurait pu choisir de faire disparaître son héros avec lui (comme l'a fait un autre auteur de romans policiers trop tôt disparu, Henning Mankell, avec le commissaire Kurt Wallander, atteint de la maladie d'Alzheimer dans « L'homme inquiet », dernier opus d'une saga de 12 romans). Il fait le choix inverse. Dans Metropolis, Philip Kerr, près avoir fait traverser à Bernie Gunther les années sombres du Troisième Reich, ramène celui-ci aux débuts de sa carrière, dans le Berlin des années 20. Jeune inspecteur à la Kripo (la police criminelle), Bernie Gunther y enquête sur des meurtres en série de prostituées, puis d'invalides de guerre qui mendient dans les rues de Berlin. Metropolis n'a pas la flamboyance trouble des grands romans de Philip Kerr, dans lesquels Gunther côtoyait, contre son gré, les pires criminels nazis. Ce n'en est pas moins, un beau roman, qui brosse, sous les apparences d'un polar classique, un tableau inquiétant du Berlin de l'après Première Guerre mondiale, miné par la crise économique, politique, morale. Les nazis commencent à faire parler d'eux, et la pègre fait la loi. Le titre fait bien entendu référence au film de Fritz Lang, dont la femme, Théa von Harbou, qui est aussi la scénariste de tous les films allemands de Fritz Lang, apparaît comme personnage dans le roman (y apparaît aussi le peintre dada George Grosz). C'est pourtant moins à Metropolis que renvoie le roman de Philipp Kerr, qu'à un autre grand film de Fritz Lang, « M le Maudit ». L'assassin sifflote sur les lieux du crime, et le récit de son procès final par la pègre, dans les locaux désaffectés d'une brasserie, cite clairement une scène fameuse de ce chef-d'oeuvre prémonitoire
Archéologie sociale et culturelle du Berlin des années 20, Metropolis en est aussi une archéologie tout court de la ville. On y voyage comme si on y était dans des lieux aujourd'hui disparus, places, gares, théâtres, cabarets, et ce n'est pas le moindre des plaisirs que nourrit la lecture de ce roman foisonnant.
Philip Kerr nous manquera, et nous manquera aussi Bernie Gunther avec qui son auteur semblait ne faire qu'un, anti-héros que sauve du désespoir son humour détaché (n'oublions pas que Philip Kerr était anglais) et sa profonde humanité.

Jean-Luc

Les émotions
par (Librairie La Grande Ourse)
12 novembre 2020

Ironie légère, désarmante sincérité

Jean-Philippe Toussaint a l'art de nous saisir là où on ne l'attend pas. Dans « La clé USB », son précédent roman, il nous prenait à la gorge dans les quarante dernières pages d'un livre aux fausses allures de roman d'espionnage, en mettant à nu le désarroi et la douleur de son narrateur, surpris par la mort brutale de son père. On retrouve ici le même narrateur que celui de « La clé USB », Jean Detrez, haut fonctionnaire à la Commission européenne. L'intrigue est plus ténue (encore qu'elle nous fasse entrer avec force détails dans les arcanes du fonctionnement de la technocratie bruxelloise), la composition est plus ample (trois grandes parties que l'auteur préfère qualifier de mouvements, comme dans une œuvre musicale), mais le principe est le même : derrière l'allure détachée d'un récit volontairement factuel (mais qui réserve aussi de beaux moments de suspense et d'étrangeté), nous faire toucher à ce qu'il y a de plus intime en nous, les émotions souvent contradictoires qui nous habitent. Jean-Philippe Toussaint le fait avec la délicatesse que réclament ces émotions privées (« une des plus belles choses dont nous disposions » dit-il), grâce à cette écriture qui est sa marque de fabrique, où se mêlent ironie légère et désarmante sincérité.

Jean-Luc

La Filière
22,90
par (Librairie La Grande Ourse)
18 octobre 2020

Un minutieux travail d'enquête qui se lit comme un roman policier

Dans le très beau "Retour à Lemberg", minutieux travail d'enquête sur quatre destins que réunissait leur lien avec la ville de Lemberg, (aujourd'hui Lviv en Ukraine), pendant la première moitié du XXe siècle, Philippe Sands croisait un personnage qui restait à l'arrière plan, Otto Wächter, officier SS, gouverneur de Cracovie puis de Galicie (la région de Lemberg) pendant l’occupation nazie. « Otto » est cette fois l'objet principal d'un même minutieux travail d'enquête, qui met aussi en scène sa femme Charlotte et un de leur fils, Horst, toujours vivant, avec qui Sands entretient une relation complexe de quasi amitié. Extrêmement documenté (en particulier grâce aux « archives » de Charlotte, lettres, cartes postales, journal), "La filière" se lit presque comme un roman policier, qui nous tient en haleine en suivant pas à pas le destin d'un brillant avocat viennois, nazi de la première heure, responsable de la mort de milliers de Juifs, avant de finir sa vie de façon pitoyable à Rome, dans l'attente d'une possible exfiltration vers l'Argentine. Mais "La filière" aborde aussi, sans en avoir l'air, de grandes questions : celle du mal (comment, issu d'une bourgeoisie riche et cultivée, devient-on un bourreau ?) et celle du secret (de famille en l’occurrence : comment vit-on le fait d'être le fils d'un criminel ?). Se gardant des réponses hâtives, le lent cheminement du livre laisse à chacun d'entre nous la liberté de trouver ses propres réponses.

Jean-Luc

Le goût du vrai
par (Librairie La Grande Ourse)
18 septembre 2020

Vif et stimulant

Le monde « post-vérité » dans lequel nous sommes entrés depuis quelques décennies est moins celui du mensonge totalitaire décrit par Orwell, qu'un monde où la vérité n'a plus d'importance. « Nous nous montrons plus enclins à déclarer vraies les idées que nous aimons qu'à aimer les idées vraies, surtout si elles nous déplaisent » nous dit Etienne Klein, qui sait de quoi il parle quand il est question de vérité (il est physicien, directeur de recherche au Commissariat à l'énergie atomique). Il nous faut retrouver nous-dit-il, « le goût du vrai », titre qu'il emprunte à un texte visionnaire de Nietzsche. Faute de quoi «la ruine des sciences, et la rechute dans la barbarie » nous guettent.
Un petit livre vif et stimulant, qui n'hésite pas à citer Coluche aussi bien que Proust, et confirme la qualité et l'urgence de la collection « Tracts ».

Jean-Luc