Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

Vigne Fabrice

Fond Tiroir

17,00
par
6 novembre 2012

Et Fabrice Vigne de raconter le quotidien d'un maître coutelier, de ses débuts dans l'atelier de son maître jusqu'à la fin de son activité, lorsque les artisans vivent mal de leur art. Cet homme raconte l'histoire du couteau à sa manière, comment le premier singe qui aiguisa une pierre pour la rendre tranchante inventa le premier couteau et devint un homme : "L'homme naquit en même temps que son couteau. Alors, l'homme, conscient d'être plus dangereux grâce à son corps perfectionné, osa s'attaquer au renne, au boeuf musqué, ou au mammouth, il les chassa et revint vainqueur de la chasse, il découpa leur viande, il découpa leur cuir, il découpa leurs chairs et leurs os. Le premier homme dans un monde de singes était un prédateur et tranchait dans le vif." (p.5)


Et l'homme de continuer sa réflexion sur l'usage du couteau à travers les âges et de lier l'histoire de l'homme à celle de son outil premier. Tant dans le bien qu'il a pu faire avec cet instrument que dans ses dérives meurtrières forcément, le second tranchant de la lame. Très beau texte, encore une fois, de Fabrice Vigne qui tourne autour de l'homme et de son attachement au couteau. Nos pères -le mien au moins- avaient un couteau dans leur poche. Moi-même, l'un de mes premiers achats fut pour cet instrument et je vois bien encore l'attrait de l'objet dans les yeux des garçons de la maison : c'est peut-être un caractère essentiellement masculin, un gène que l'on tient de nos ancêtres hommes-singes-chasseurs ; mesdames, contredisez-moi si je me trompe ! Peut-être me direz-vos surtout que nous autres garçons ne sommes pas encore sortis de cette époque mi-homme-mi-singe, mais là, je vous arrête tout de suite, parce que ce n'est pas du tout l'objet du livre, non mais dites donc ! Et en plus c'est moi qui commande sur mon blog (enfin.., quand Madame Yv n'en prend pas les commandes) !
E le texte d'être richement illustré par Jean-Pierre Blanpain : les dessins de tourner autour du thème du livre bien entendu, des épisodes historiques ou légendaires ou des scènes de la vie quotidienne qui se sont déroulés -ou se déroulent encore- avec des couteaux. Des dessins sur fonds noirs ou blancs dans lesquels ne figurent que ces deux couleurs et du rouge par touches plus ou moins larges. Magnifiques !
Un livre superbe. C'est vraiment du beau travail tant dans l'écriture que dans les dessins que dans la mise en page. Un livre qu'il faut avoir dans sa bibliothèque. Un livre que vous aimerez feuilleter, lire et montrer. Et que vous ne regretterez pas d'avoir acheté et/ou offert.

Les Immortelles
par
16 octobre 2012

Texte puissant à divers intervenants : l'écrivain, la prostituée qui raconte, Shakira qui ne peut aimer sa mère et justement, sa mère. Makenzy Orcel réussit le tour de force de parler crûment de sexe, d'amour, de mort, de pauvreté, de liberté avec une poésie incroyable. Son roman est à la fois violent et tendre, cruel et beau. En fait, ce bouquin m'a tellement remué que je crains de ne dire que des banalités. J'ai peur que mon billet ne soit pas à la hauteur de ce que j'ai ressenti et des qualités d'écriture de l'auteur.


Makenzy Orcel ne fait pas dans la pute heureuse et épanouie. Celles de la Grand-Rue, quand bien même elles auraient choisi ce travail, subissent toutes la journée les clients, la saleté, les voyous, la misère, le sordide. Des femmes qui livrent leurs corps totalement et qui malgré tout tentent de garder une part de secret :"En fait, mon nom importe peu. Mon nom c'est la seule intimité qui me reste. Les clients eux s'en foutent pas mal. Ils paient. Je les fais jouir. Et ils s'en vont comme si de rien n'était. C'est tout." (p.19)
Le texte est fort : "Les clients. Rien que des fils de pute qui augmentent le prix encore et encore s'il le faut pour te posséder, te prendre davantage dans tous les sens, te demander d'aboyer comme une chienne, d'être une chienne. Pour avoir tout. Et laisser après la charogne aux chiens. Qui pensent qu'avec leur argent ils peuvent même arriver à saisir l'immense infini qu'est le coeur d'une femme." (p.65) L'auteur ne fait pas de périphrases ou de longues digressions. Le style est direct : phrases courtes, mots de vocabulaires simples voire familiers. Il va au plus court. Malgré cela -ou grâce à cela-, ce texte est poétique : "La poésie n'est pas censée comprendre. Seulement sentir. Sentir jusqu'à pleurer ou vomir." (p.25) L'auteur reprend des phrases ou des formules dans divers chapitres, un peu comme le refrain d'une chanson ou d'un poème et ce qui aurait pu être répétition est rappel et insistance sur ces propos, qui permettent également de toujours savoir à qui l'on a à faire en tant que narratrice. La forme aide aussi à croire à ce que j'appelle la poésie du texte. Les paragraphes font une demi-page pour la plupart, aérés. Et comme toujours chez Zulma, le livre-objet est irréprochable.
En plus de tout cela, j'ai pu apprendre qui était Jacques Stephen Alexis (que je n'ai jamais lu) et Grisélidis Réal la dédicataire du livre, une prostituée-écrivain (deux dossiers : ici et là). Ne me reste plus maintenant qu'à lire l'un et l'autre pour parfaire ma culture.
J'espère sincèrement vous avoir donné envie de lire ce petit livre de Makenzy Orcel, j'ai sûrement omis plein de choses que je voulais en dire, mais que vous trouverez vous-mêmes dès que vous aurez lâché le livre que vous lisez actuellement au profit des Immortelles :"La Grand-Rue n'est plus ce qu'elle était. Mais nous, on ne mourra jamais. Nous, les putains de la Grand-Rue. Nous sommes les immortelles." (p.43)

Certaines n'avaient jamais vu la mer
par
8 octobre 2012

Ce livre est petit mais très dense. Julie Otsuka a une manière très personnelle de raconter le parcours de ces femmes, arrivées aux États-Unis dans les années d'après la première guerre. Elle s'intéresse à elles jusqu'aux années de la guerre suivante, celle que leur pays d'adoption mène contre leur pays natal.
Plutôt que de nous parler d'une seule héroïne qui serait un peu toutes ces femmes, l'auteure écrit sur toutes en même temps. Dans un même paragraphe, elle dit toutes les possibilités, reprenant ses débuts de phrases telle une litanie :
"Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n'étions pas très grandes.

Certaines d'entre nous n'avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n'avaient que quatorze ans et c'étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d'élégants vêtements, mais la plupart d'entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté -hérité de nos soeurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n'avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage." (p.11)
Le procédé est répété durant tout le livre et ce qui pourrait lasser voire agacer produit le phénomène inverse : le rythme est là, évident, même lorsque les phrases sont longues, on a l'impression du contraire, de phrases très courtes, accolées qui pourraient être ces femmes obligées de vivre ensemble, malgré leurs différences sociales ou culturelles. Elles vivent la même douleur de la séparation, de l'angoisse, de la peur de l'inconnu, tant l'homme qu'elles vont épouser que le pays dans lequel elles vivront désormais. L'écriture de Julie Otsuka est comme une musique répétitive de Steve Reich, par exemple, ou plus connu, le Boléro de Maurice Ravel : on se demande pourquoi, ça nous plaît, mais on est fasciné et on en redemande.
Le propos est la clef de voûte de ce roman. Il en est l'ossature, forte et puissante. Le style en est l'ornement poétique, direct, franc. Car Julie Otsuka ne cache rien de la vie des ces femmes : leur peur sur le bateau, leur arrivée au port, leur premier contact avec leurs maris, notamment sexuel, leur vie de labeur dure et sans repos, les enfants qui naissent américains, qui se détournent de leurs parents, le racisme au quotidien au moins aussi présent que le racisme anti-noirs : "Ils savaient quand ils étaient autorisés à aller nager à la piscine de la YMCA -Les lundis sont réservés aux gens de couleur- et quand ils pouvaient aller au cinéma Pantages Theater, en ville (jamais). Ils savaient qu'ils devaient toujours commencer par téléphoner au restaurant. Vous servez les Japonais ?" (p.87/88)
J'ai pris ce roman comme un reportage écrit au milieu de ces femmes : une immersion totale dans leurs vies. L'auteure a su trouver des mots et un style étonnant, particulier et très personnel. Moi qui recherche dans mes lectures, mais aussi dans les musiques que j'écoute ou dans les films que je regarde, à être surpris voire dérouté, je dois avouer que je suis comblé. A plus d'un titre. D'abord cette écriture que j'aime beaucoup, et ensuite, ces histoires que Juie Otsuka raconte et que je ne connaissais pas vraiment : je n'avais qu'une vague idée de ce qu'avait été la vie des Japonais exilés aux États-Unis pendant les années 30 à 50.

CAFE PANIQUE SUIVI DE TAXI STORIES, suivi de Taxi Stories
16,00
par
8 octobre 2012

Roland Topor a tout fait : écrivain, humoriste, dessinateur, cinéaste, acteur, et j'en passe. Il a notamment collaboré à l'écriture de Palace ou de Merci Bernard et co-créé Téléchat ! Cette ré-édition de ces histoires est une brillante idée pour entrer ou rentrer dans son monde de douce folie, de délire, d'humour noir, de décalage total, d'absurdité. On ne rit pas à gorge déployée, mais on sourit très très souvent et parfois même des éclats de rire fusent. Pour décrire son univers, j'en appellerai à plusieurs références, certaines qui lui sont antérieures et qu'ils l'ont sans doute nourri et d'autres qui lui sont postérieures et qu'il a sûrement nourries.

La première qui me vienne à l'esprit c'est Alphonse Allais, et son humour noir et absurde, référence évidente pour moi. Ensuite, je peux parler évidemment des Brèves de comptoir de Jean-Marie Gourio (qui signe d'ailleurs la préface) : les histoires de R. Topor sont des brèves de comptoir, version longue. Plus récemment, j'ai lu Le bar parfait de JB Pouy, qui sent bon comme le livre de R. Topor, les déambulations pour trouver le meilleur bar de Paris, les virées entre copains de beuverie, ... et je retrouve la camaraderie, l'amitié que R. Bohringer décline dans son bar Au bout du monde (Les nouveaux contes de la cité perdue). Que du beau monde !
Les personnages de ce livre ont tous des noms particuliers qui se retrouvent dans les titres : par exemple et dans aucun ordre particulier : Histoire de Pas-de-Bol, Histoire de Gros-bide, Histoire de Goût-Bulgare, Histoire de Double-Face et de Frisée-aux-Lardons ou encore Histoire de Chaussettes-Humides, ... Certaines sont vraiment excellentes, comme celle de Pas-de-Bol, un dompteur qui cumule les ennuis (d'où son nom) et qui est obligé de se recycler :"J'ai connu un type qui était dompteur. Je n'ai jamais su comment il se nommait en réalité, mais nous, on l'appelait Pas-de-Bol parce qu'il collectionnait les tuiles. Le pauvre vieux avait des cicatrices partout. Je dis vieux, mais sa cinquantaine était encore toute neuve. Son truc favori consistait à fourrer la tête à l'intérieur de la gueule d'un lion, et crac ! régulièrement le lion éternuait, ou rotait, ou lui balançait un coup de queue, enfin bref, Pas-de-Bol se retrouvait à l'hôpital où bien entendu tout le monde l'accueillait à bras ouverts." (p.61) L'histoire est triste et drôle et la chute inattendue m'a fait éclater de rire.
L'Histoire de Peut-Mieux-Faire est aussi dans mes préférées : à la suite de la parution de cette histoire dans laquelle R. Topor prend des libertés avec la religion -on ne se refait pas, dès qu'on s'en prend aux religions, attention, il faut quand même l'art et la manière, je savoure- et son principal héros, Jésus, dans le Nouvel Observateur (c'était leur destination première avant édition), certains lecteurs du journal se sont plaints, R. Topor se fend donc d'une Histoire de Peut-Mieux-Faire (suite) : "[Certains Lecteurs] avaient envoyé des lettres ulcérées pour dire que j'étais une ordure d'une bassesse pas possible, et tout ça à cause de ce pauvre Peut-Mieux-Faire, parce qu'il avait raconté la vie du Christ de travers. Bon, je me dis, c'est de sa faute, c'est à lui de répondre à la critique. (...) Il lut attentivement les lettres, un étrange sourire aux lèvres. Quand il eut terminé, il vida sa Suze cul sec.
- Tu veux que je te dise, ces gens-là, moi, je les trouve pas très catholiques." (p.129)
Imparable, non ?
Pour finir, un mot sur le livre en lui-même : belle mise en page (pour les gens âgés comme moi, n'oubliez pas vos lunettes, la police est un peu petite), des illustrations de Nicolas et Roland Topor et une couverture avec une tranche rouge qui imite les anciennes tranches en tissu des vieux bouquins ; le reste de la couverture est très beau également, la première, la quatrième et les rabats. Très bel effet !

Nature morte aux papillons
par
2 octobre 2012

Voici un roman que j'ai choisi dans la liste de Dialogues Croisés au hasard, sur le thème et parce que j'aime bien faire des découvertes, et aussi parce que j'ai déjà lu un ou deux livres de cet éditeur et que j'aime bien son nom, Le Castor Astral. Que des arguments objectifs ! Je reçois à la maison (Merci Caroline) les épreuves non corrigées, et en les ouvrant, quelle ne fut pas ma surprise de voir que "Cet ouvrage de la collection "Escales des lettres" est publié sous la direction de Francis Dannemark" (p.2). Et oui, le Francis Dannemark dont j'ai adoré le dernier roman : La véritable vie amoureuse des mes amies en ce moment précis. Nous étions donc fait pour nous rencontrer. Je me suis dit que s'il dirigeait cette collection, ce livre de Lorenzo Cecchi devait être bien. Je partais donc avec un a priori positif. A priori confirmé par la lecture. Mais on est loin du roman de F. Dannemark : aucune ressemblance.

C'est un roman qui parle de la difficulté de s'engager, de trouver la bonne personne avec qui construire sa vie. Celui d'une génération sans doute déboussolée par mai 68 et la révolution sexuelle des années qui suivirent (je dis, ça parce que je l'ai lu, moi, j'étais trop petit, né en 1966 !). Ce qui est intéressant c'est que l'auteur fait de ses héros masculins des êtres faibles, en plein questionnements, pas franchement matures ni prêts à affronter la vie (mesdames, ça doit vous faire sourire qu'un homme ne réalise cet état de fait que maintenant, ce qui abonde dans le sens de l'immaturité dont je parle plus haut). C'est la femme qu'elle soit Carine, celle qui protège, celle qui materne ou qu'elle soit Suzanne, celle sur laquelle Vincent fantasme, la femme fatale, sexuée, qui est libre et qui décide de sa vie.

Vincent s'interroge tout au long du livre (ça peut parfois être un tout petit peu long sur la première partie, ça ne l'est pas sur la seconde). Ses hésitations sont argumentées, il ne prendra aucun risque : trop cérébral, le jeune homme ! Trop renfermé ; parfois, comme dans l'extrait qui suit, je me suis revu à 18/20 ans (maintenant, ça va mieux -quoique...- l'âge venant la personnalité s'affirme, mais dans une foule, je fais souvent -volontairement- "tapisserie" :

"La foule -quelques personnes- agit sur moi comme un astringent ; je me recroqueville, m'auto-avale, me fais le plus petit possible jusqu'à ce que ma présence sorte du monde sensible. Faire partie d'un groupe, quel qu'il soit, me met mal à l'aise : je ne sais vraiment pas comment me comporter pour être "dans la ligne du parti"." (p.34/35)

Je le disais un peu plus haut, là où la première partie souffre de quelques longueurs, la seconde en est exempte. Celle-ci se déroule une petite dizaine d'années plus tard, à la trentaine. Vincent apparaît toujours désabusé : il revoit, après une longue absence, Nedad et Suzanne. Mais je ne vous en dirai pas plus, je laisse le suspense s'immiscer en vous.

Parlons de l'écriture de Lorenzo Cecchi, qui écrit en français, ce n'est pas un roman traduit. Il sait écrire de belles phrases, avec parfois des mots savants dont on devine le sens si on ne les connaît point. Il sait aussi parfois y glisser des expressions ou des vocables familiers voire grossiers qui donne à son style un côté oral, courant. J'aime beaucoup cette alternance de belles phrases et de tournures familières, ça me fait penser à du Desproges, l'humour en moins. Plus exactement, pas le même humour. Celui de L. Cecchi est celui du désespoir, sarcastique et ironique, un rien désabusé (j'aurais pu dire cela de Desproges aussi, remarquez bien), mais là où l'un est fait pour faire rire de manière efficace, l'autre est plus saupoudré, plus léger.

Pour finir par une boucle bouclée, je confirme que ma découverte (dont je parle au début de ce billet) de cet auteur par Dialogues croisés est un essai largement transformé.