Grégoire C.

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A la tête de la belle librairie Obliques depuis 2011.

Un oiseau blanc dans le blizzard
par (Librairie Obliques)
20 avril 2016

Juste avant d'être adulte

Quatre années dans la vie d'une adolescente moyenne, perdue au beau milieu de l'Ohio, au cœur d'une décennie de transition, ces années 80 dont chaque minute embaumait déjà la fin de siècle. Quatre années cruciales pendant lesquelles Kat apprendra à vivre sans sa mère. Comme toutes les adolescentes ? Pas vraiment. Car la mère de Kat s'est enfuie. Du jour au lendemain, "parce qu'on n'était pas assez intéressants pour elle" dira-t-elle à sa psy. Et de cette absence, aussi libératrice que déstabilisante, la jeune fille va forger son caractère, sa personnalité d'adulte, tout en se remémorant à quelle point cette femme avait pu dévorer son existence.

Avec ce deuxième roman, Laura Kasischke s'intéresse à l'inertie des vies bien rangées, à cet assourdissant bruit de fond qui fait trembler les murs des maisons bien propres et bien alignées des banlieues résidentielles américaines. La prose est bouleversante de justesse, faisant preuve à chaque page d'une invention poétique rarement vue ailleurs. Roman de l'adolescence, de la honte de n'être pas plus, pas mieux que soi-même, de l'ennui aussi qui saisit quand on sait que rien de meilleur ne pourra jamais arriver, "Un oiseau blanc dans le blizzard" cherche principalement à démêler cette pelote désagréable et douce, ce lien énigmatique, douloureux et furieux qui relie une mère à sa fille.
C'est un immense poème gelé, un vrai chef d'oeuvre.

L'ombre couvre leurs yeux
par (Librairie Obliques)
15 avril 2016

Lumières dans les marais

Dès le premier paragraphe, vous avez déjà tout compris : vous êtes sur le territoire d'Elie Treese, là où le plus médiocre des sales types peut vous asséner une métaphore d'une poésie renversante sans que tout ça paraisse bizarre, là où les passions humaines sont comme des moustiques qui cherchent leur pitance salée entre la boue et les étoiles, là aussi où les petites tragédies et le crépitement des secrets qui flambent résonnent bien longtemps dans les têtes, dans les cœurs et par delà les années.

Jouant du fond et de la forme comme un chef d'orchestre pointilliste, Treese délivre son meilleur roman à ce jour, fusionnant la verve somptueuse de "Ni ce qu'ils espèrent ni ce qu'ils croient" à l'allégorie énigmatique des "Anges à part" pour produire des phrases de cet acabit :

"Les histoires sont comme les anguilles au fond d'un seau, à s'effleurer en permanence de leur peau visqueuse, et on se contente de les regarder avec une sorte d'effroi, parce qu'on voudrait que la vérité ait une apparence différente, mais bon Dieu y'a rien d'autre et on est forcé de regarder jusqu'à la fin parce que la vérité, même laide, apparaît bientôt comme une chose indispensable."

Implacable et raffiné, paradoxalement haletant et contemplatif, "L'ombre couvre leurs yeux" se place d'emblée hors catégorie, hors tendance, et affirme le talent d'un écrivain qu'il faudra désormais impérativement suivre.

Ni ce qu'ils espèrent, ni ce qu'ils croient
par (Librairie Obliques)
15 avril 2016

Etoiles autour du feu

Il en faut du talent pour transmettre autant d’émotion en racontant une histoire où il ne se passe presque rien. Un équilibre, une justesse, une ambiance, une recette qui tient à peu de choses mais qu’Elie Treese exécute à la perfection. Dans ce court texte, où pas une ligne n’est de trop, quatre hommes, qu’on devine au crépuscule de leur vie, se lancent dans une équipée nocturne pour extraire du ventre d’engins de chantier endormis leur précieux carburant. On boit des coups, on devise sur le quotidien et sur l’infini, on s’invective et on se fait peur. Un morceau d’humanité, un touchant plaidoyer pour toutes nos carcasses qui rampent sur la terre.

Ni ce qu'ils espèrent, ni ce qu'ils croient
par (Librairie Obliques)
15 avril 2016

Etoiles autour du feu

Il en faut du talent pour transmettre autant d’émotion en racontant une histoire où il ne se passe presque rien. Un équilibre, une justesse, une ambiance, une recette qui tient à peu de choses mais qu’Elie Treese exécute à la perfection. Dans ce court texte, où pas une ligne n’est de trop, quatre hommes, qu’on devine au crépuscule de leur vie, se lancent dans une équipée nocturne pour extraire du ventre d’engins de chantier endormis leur précieux carburant. On boit des coups, on devise sur le quotidien et sur l’infini, on s’invective et on se fait peur. Un morceau d’humanité, un touchant plaidoyer pour toutes nos carcasses qui rampent sur la terre.

À Suspicious River

Le Livre de Poche

7,70
par (Librairie Obliques)
2 avril 2016

Gouffre

De mémoire de libraire, il est peu de romans aussi sombres que cette Suspicious River, entrée fracassante en littérature d'une romancière qui ne cessera par la suite de creuser irrémédiablement le sillon des névroses et déviances humaines.

Leila, ange tragique, héroïne insaisissable de cette histoire, pourrait être de ces cadavres anonymes dont la découverte ferait l'objet de quelques phrases dans la gazette locale. Elle n'est rien pour personne, pas même pour elle-même, spectatrice d'une vie qui ne lui a rien épargné. Et pourtant, elle a marché sur la même terre que nous autres, elle a vécu à nos côtés, respiré le même air, écouté chanter les mêmes oiseaux. Elle était quelqu'un et tout l'enjeu de ce roman sera d'essayer de saisir le mystère de cette femme évanescente, qui semble ne jamais être vraiment là, même quand elle vous serre dans ses bras. A-t-on des rêves quand tout est gâché d'avance ? Espère-t-on quoi que ce soit quand on n'est pas pas certain de savoir aimer ?
Implacable, radical, sans issue, "A Suspicious River" parvient par la grâce d'une écriture imagée et poétique, à tenir le lecteur en haleine, même empêtré dans le plus abyssal des désespoirs. Ce roman est un gouffre, c'est un morceau de charbon qui s'enfonce dans une flaque de pétrole par une nuit sans lune. C'est désespéré, étouffant, terrible et magnifique à la fois.