Gwenaëlle

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Tombée dans les livres dès l'enfance, je suis aujourd'hui toujours passionnée par l'écrit. Ecrivain public, j'aide les autres à mettre en forme leurs idées. Blogueuse, je partage mes coups de cœur littéraires. Maman, je lis des histoires à mes enfants... Vous pouvez me retrouver surSKRIBAN

L'armoire des robes oubliées
14 décembre 2011

Un roman habile et marquant

Elsa, la soixantaine, découvre un jour qu'un cancer la ronge et qu'elle n'a plus que quelques mois à vivre. Pour son mari, Martti, sa fille Eleoonora et ses petites filles Anna et Maria, c'est bien sûr un choc et un immense chagrin. Et cela a pour conséquence de les rapprocher, pour mieux entourer la malade de soins et d'attentions.

C'est à cette occasion qu'Anna, la plus fantasque des deux petites-filles, va découvrir dans l'armoire de sa grand-mère, une robe oubliée, ayant appartenu à une jeune femme, Eeva, chargée il y a bien longtemps de veiller sur la petite Eléoonora alors que ses parents menaient de front leur vie, leur amour et leur carrière (Elsa était une spécialiste reconnue de l'éducation, son mari un peintre renommé). Peu à peu, un pan totalement occulté de l'histoire familiale se révèle, et avec lui, secrets, non-dits et mensonges.

Le roman de Riikka Pulkkinen est d'abord une construction très habile qui donne, tour à tour, comme un coup de projecteur à tous les protagonistes de l'affaire et permet ainsi de mettre en lumière toutes les facettes de l'histoire.

C'est ensuite des personnages très humains, attachants, entre lesquels on sent passer un attachement profond, de l'humour, de la tendresse et des regrets. La manière de présenter ici la "famille finlandaise" se fait en toute simplicité, même si les relations sont complexes et tranche de manière flagrante avec les romans familiaux "à la française", souvent larmoyants et nombrilistes.

L'armoire des robes oubliées, c'est enfin une plume souple et riche, au service d'une histoire captivante et émouvante, qui m'a marquée pour longtemps. C'est mon premier coup de cœur de l'année et je souhaite ardemment qu'il le devienne aussi très vite pour vous...

Trilogie de la ville de M., 3, La malette de l'usurier
6 septembre 2011

Piero Colaprico est un écrivain et journaliste qui fait partie de la nouvelle garde du roman noir à l’italienne. Un roman noir où l’action compte parfois moins que la psychologie (je pense aux romans de Carofiglio par exemple). C’est le cas ici aussi, avec parfois un humour qui n’est pas sans rappeler les tirades montalbanaises de notre commissaire sicilien préféré…

La mallette de l’usurier clôt la trilogie initiée par La dent du Narval et poursuivie par Derniers coups de feu dans le Ticinese. Points communs : l’inspecteur Bagni et une ville, Milan, en pleine transformation. En toile de fond, l’Italie de Berlusconi, entre mafia et affairisme…

"Bagni avait passé la journée à consulter les archives de la pègre des années 1970 et 1980. Et cela jusqu’au soir, en utilisant la loupe, parce que sur les vieux papiers jaunis de la préfecture, l’encre pâlissait toujours plus, non sans duplicité et connivence avec ceux dont les noms menaçaient de disparaître. Comme si les documents de cette époque se devaient d’être incompréhensibles. Documents que personne ne voulait relire – en dehors de ceux qui détenaient le pouvoir. Sinon, avait songé Bagni, on se serait aperçu que la corruption d’hier était la même qu’aujourd’hui, la mafia d’aujourd’hui la mafia d’hier, les traîtres et les assassins aussi. En Italie, même l’encre pouvait être qualifiée d’opportuniste."

Ce roman commence après que l’inspecteur Francesco Bagni ait manqué mourir d’une balle en pleine tête. Mis en convalescence, il s’ennuie ferme et décide de se remettre en selle en reprenant un dossier en panne : celui d’un étudiant retrouvé mort dans un canal. Quelque chose ne colle pas dans cette affaire et Bagni est persuadé que l’ami et colocataire du mort sait quelque chose. Cependant, ce dernier refuse de dire quoi que ce soit.

L’inspecteur décide alors de remonter la piste d’un dealer qu’il connait et dont le nom apparaît dans le dossier. Bien vite, il se rend compte que l’affaire est plus vaste qu’il ne l’imaginait. Les noms d’un « entrepreneur » et d’un homme politique ressortent et Bagni flaire la magouille à grande échelle…

"Manager de côtelettes de chiens, manager voyou, manager corrompu des gens qui auraient dû s’en aller pêcher à la ligne dans un fjord norvégien mais qui restaient là, toujours en pleine forme, entourés des mêmes copains-coquins qu’auparavant, songeait Bagni."

L’inspecteur Bagni n’est cependant pas seulement préoccupé par cette affaire. Sa vie sentimentale et l’argent qu’il a dérobé à un usurier et placé dans un coffre occupent également son esprit… Autant d’occasions pour l’auteur de nous parler de Milan et de l’Italie, qui, comme le personnage principal de ce roman sympathique, essaient tant bien que mal de garder la tête hors de l’eau…

"On a touché le fond avec tous ces grands sommets internationaux. Berlusconi amène la boisson et joue du piano, il fait le clown et il devient le larbin de tous les puissants du monde."

Une lecture agréable mais sans réel coup de cœur qui m'a cependant donné envie de retrouver Bagni dans les tomes précédents.

Les déferlantes, roman
8,40
6 juin 2011

A la suite de la mort de son compagnon, une femme vient s’installer dans une maison, dans un petit village près de la Hague. Elle travaille pour le centre ornithologique, observe et dessine les oiseaux, compte leurs œufs, etc… Malgré son côté taciturne et solitaire, elle s’est peu à peu intégrée au paysage et aux habitants qu’elle connait tous, ou presque.

D’abord il y a Morgane et son frère Raphaël, le sculpteur, avec qui elle partage la maison de la Griffue. Il y a aussi Lili, qui tient le bar-restaurant du coin, sa mère qui végète dans un coin et son père Théo, qui connait bien les oiseaux. Max est le doux dingue du village, amoureux de Morgane et des mots, il construit patiemment un bateau pour réaliser son rêve : aller pêcher le requin-taupe. Il y a Nan, une vieille femme traumatisée par la disparition de tous les siens en mer. Car la mer est là, partout, violente, omniprésente, incontournable et nécessaire.

Un jour débarque un inconnu. Lambert. Il apparait qu’il n’est pas vraiment inconnu. C’est le fils Pereck, seul survivant d’une famille disparue en mer en 1967. Il est revenu pour vendre la maison de ses parents. La narratrice l’observe puis fait sa connaissance. Un lien se noue entre eux et l’obsession de Lambert devient bientôt la sienne : pourquoi sa famille a-t-elle péri en mer? Est-ce que le phare, dont Théo était le gardien, s’est éteint cette nuit-là? Et qui est ce petit garçon qui apparait sur certaines vieilles photos?

Claudie Gallay prend tout son temps pour décrire cette petite communauté que la mer a forcée à se replier sur elle-même. Peu à peu, les non-dits et les rêves brisés se révèlent. Les personnages prennent de l’épaisseur, de même que le payage devient plus lumineux. Comme le dit Clara, c’est un livre qui fait appel à tous les sens : la vue, l’odorat, le toucher… Il y les gifles de la pluie, le goût du sel sur les lèvres, le parfum des crevettes qu’on déguste avec du pain beurré, l’odeur des ânes sauvages…

C’est aussi un livre qui brasse beaucoup d’émotions. J’ai été sensible à la démarche artistique de Raphaël qui ne vit que pour ses sculptures, à la folie douce de Max qui rappelle parfois le Germain de Marie-Sabine Roger par sa façon de parler. Sensible à Lambert aussi, qui vit dans l’obsession de faire éclater la vérité. Et pleine d’empathie pour cette femme venue sur cette lande soigner un chagrin d’amour qu’elle croyait pourtant incurable.

Un livre lent et doux, plein de clairs-obscurs et de reflets qui accrochent l’œil et la curiosité du lecteur. Le passé et le présent se mêlent pour former la trame d’une histoire étonnante. Le style, parfois haché c’est vrai, ne m’a pas gênée. Et que ce soit par envie de connaître la clé du mystère ou la vie des uns et des autres, on s’immisce avec plaisir dans les pages de cet épais roman avec l’envie d’y rester longtemps.

Le Minotaure 504

Sabine Wespieser Éditeur

13,20
4 juin 2011

Kamel Daoud est un journaliste et un écrivain algérien. Dans les nouvelles qui composent ce recueil, il évoque l’Algérie d’aujourd’hui et la quête de sens de ses habitants. A travers quatre portraits, il dessine des trajectoires empêchées dans l’Algérie contemporaine qui semble n’avoir pas encore digéré son Histoire.

La première nouvelle éponyme raconte l’histoire d’un chauffeur de taxi qui rêve et craint Alger tout à la fois et jamais ne parvient à y entrer.

Gibril au kérosène évoque un ancien militaire qui a réussi à fabriquer un très beau prototype d’avion que personne ne veut acheter, par peur ou indifférence.

"C’est donc ce peuple qui ne fonctionne pas. Il ne croit pas aux miracles. On y devient plus célèbre lorsqu’on tombe que lorsqu’on décolle. Je ne sais pas d’où ça vient. Peut-être, sûrement, du passé. Nous avons été tellement écrasés que le jour où nous nous sommes levés notre échine est restée courbée. [...] Ce peuple était creux de l’intérieur depuis trop longtemps et vivait sous terre à force d’aimer ses racines et d’en parler sans cesse. Pour lui, on ne pouvait voler dans le ciel que si on était un oiseau, un Américain, un avion importé, un mort ou une cigogne."

Dans la troisième nouvelle – L’ami d’Athènes – un coureur de fond participe aux Jeux Olympiques d’Athènes, puise en lui toute son énergie pour non pas gagner la course mais courir, courir sans s’arrêter, comme s’il fallait enfin envisager de dépasser les frontières, qu’elles soient mer ou désert.

"J’ai compris surtout que jamais il ne fallait que je m’arrête, même si mes poumons étaient déjà deux grosses braises, qu’il me fallait aller au-delà de la ligne d’arrivée, que je ne devais pas être trompé par les applaudissements et que j’avais quelque chose à faire au bout de quelque chose à atteindre."

Einfin, dans la dernières nouvelle, La préface du Nègre, on assiste au combat, perdu d’avance, entre deux générations, deux manières de concevoir la vie et l’Histoire. Alors qu’il est chargé d’écrire l’histoire personnelle d’un ancien combattant pour l’Indépendance rongé par la maladie, le narrateur a ces mots :

"Une seule histoire qui, bien qu’entamée dans des chants et des fusils, ne pouvait finir qu’ainsi, dans des bégaiements, comble de cette Indépendance qui lui avait donné la victoire mais pas les moyens de la raconter et qui me donnait les moyens d’écrire dans un pays où il ne se passait plus rien. Le pire était qu’il estimait que je devais lui servir de nègre non parce qu’il me payait mais parce que je devais payer une dette en quelque sorte, une dette à celui qui m’avait offert ce pays sur un plateau sans s’apercevoir qu’il en avait déjà mangé plus de la moitié."

Ces nouvelles, à travers ces hommes « ordinaires plongés dans des situations extraordinaires », posent des questions essentielles : Où va-t-on? Quelle est la direction à suivre? Qu’est-ce qui peut donner du sens à nos actes? Et comment échapper enfin à la pesanteur de l’Histoire qui semble avoir tout figé depuis 1962?

Bien que n’ayant que peu de connaissances sur la situation de l’Algérie contemporaine, j’ai beaucoup apprécié la lecture de ces courtes nouvelles. La langue y est riche, cinglante souvent, mais aussi poétique. La plume de Kamel Daoud appuie là où ça fait mal pour mieux inviter au dépassement, à la construction d’une autre Algérie, comme si, malgré les erreurs des pères, les enfants possédaient encore tout l’avenir entre leurs mains. Mais curieusement, il n’y a pas de femmes dans ce recueil, ou alors seulement à l’état de personnages très secondaires, épouses ou mères… Ça aussi, c’est révélateur d’un certain état d’esprit, non?

Mauvais genre

Éditions de L'Olivier

22,30
4 juin 2011

James Stieff, étudiant brillant, est admis à la célèbre et prestigieuse université d'Oxford. Là, il découvre d'autres méthodes de travail et une autre vie, en compagnie d'une bande d'amis, au milieu de laquelle rayonne Mark. Ce dernier, excentrique, charmeur et richissime, laisse entrevoir à James des perspectives qu'il n'aurait jamais soupçonnées.


Le titre anglais The Lessons colle davantage à l'histoire que ce Mauvais genre français... Car ce roman, qui se déroule sur deux périodes - pendant et après Oxford - est le récit d'un apprentissage. Apprentissage théorique pour James, à Oxford, parmi ses camarades mais aussi apprentissage de la vie et de l'amour pour les uns et les autres. Ce n'est pas tant la personnalité de Mark - le riche fils instable et imprévisible qu'on a déjà "croisé" ailleurs - que j'ai trouvé intéressante que celle de Jess et de James, qui sont presque antithétiques.

Jess semble avoir adopté une ligne de conduite, des objectifs et se connaître suffisamment pour s'y tenir. Elle est solide et fiable, plutôt portée vers le bien mais elle est aussi sur les rails que sa famille et la société ont posés pour elle. James, lui, est un individu creux, qui refuse de se poser la moindre question sur lui-même et ne fait que suivre. Suivre la voie tracée par sa sœur et qui le mène à Oxford. Suivre la douceur de Jess qui le prend sous son aile. Suivre l'argent de Mark, avec tout ce que cela implique de dette et de culpabilité. James, dans le fond, n'est rien ni personne et il trouve toujours de bons prétextes pour n'être pas responsable... Jusqu'au jour où la vie l'oblige enfin à se regarder en face...

Le roman de Naomi Alderman est très bien écrit et se lit quasiment d'une traite. Il dresse le portrait de personnages fouillés, dotés d'une psychologie intéressante mais aussi d'un certain milieu où le savoir, antique et sclérosé, n'est d'aucune utilité pour affronter la réalité. Il cerne aussi très bien les effets de la richesse sur les uns et les autres, entre fascination et dégoût. Et la perversité que révèle l'auteur est celle d'un système qui ne laisse la possibilité d'être soi-même que si l'on se conforme aux règles et aux traditions.