François-Régis SIRJACQ (Libraire)

19 mars 2016

Au début des années 2000, Lorca Horowitz, prétendument dactylo, se fait engager par l'un des plus grands cabinets d'architectes espagnols. Devenue secrétaire particulière des Pereales, celle décrite par la presse comme une jeune femme grassouillette et mal dans sa peau va peu à peu se métamorphoser, jusqu’à s’identifier à ROCIO, l’épouse. Puis elle va détourner l’argent du compte en banque de Monsieur. Et pourtant, lorsqu’ils ont engagé Lorca, elle paraissait tellement insignifiante qu’ils ne pouvaient douter qu’elle allait les mener à l’enfer, lui, elle et leurs 3 enfants blonds.

Quelle blessure Lorca Horowitz cache- t-elle? Quelle enfant a-t-elle été? Quel drame cherche-t-elle à réparer. Au fur et à mesure de l’enquête menée par Anne Plantagenet, on apprendra qu’elle a aimé un homme, qu’elle a été broyé par la passion amoureuse. Ainsi, et tandis qu'Anne Plantagenet enquête sur Lorca Horowitz, c'est en réalité elle-même qu'elle va trouver. Ce glissement d'une voix à une autre, d'une identité à une autre fait la force de ce roman ainsi que son caractère hypnotisant. Bientôt le lecteur, troublé, ne sait plus qui parle de l'auteur ou de son personnage. On se laisse happer par le destin de Lorca (ou de l’auteur). Pourquoi ses blessures, son passé la poussent à détruire les Pereales ? C’est tout le sujet de ce roman très addictif qui nous transporte dans la comédie des apparences.

19 mars 2016

Du grand art...

Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d’Ormesson, éternel jeune homme de 90 ans tente d’ouvrir, courageusement, son propre procès. Il comparaît donc devant un procureur coriace qui n’est autre que lui-même. Son livre n’est donc pas un livre de mémoires mais le compte rendu minute par minute de son procès. Le procédé donne un résultat alerte, très drôle et plein d’esprit.
Faisant défiler un passé évanoui, Jean d’Ormesson va de l’âge d’or d’un classicisme qui règne sur l’Europe à l’effondrement de ce monde d’hier. Partant de Colbert, Bossuet, Racine, il nous emmène jusqu’à Raymond Aron, Aragon, Paul Morand, François Mitterrand et tant d’autres. Il nous entraîne dans son passé en se livrant à un inventaire passionnant autour des écrivains qui l’ont influencé (Chateaubriand) ou qu’il a fréquenté. Les aventures d’un écrivain qui a aimé le bonheur et le plaisir en dépit de tant de malheurs, cédant peu à peu la place à un regard plus grave sur le drame qui ne cesse de se jouer entre le temps et l’éternité, sur la disparition des amis et des traditions, l’évolution de la langue, le vertige devant le fait, l’inéluctable.
La lecture est parfois haletante, les procédés littéraires nous entrainant à lire ce livre jusqu’à la dernière ligne. Du grand art, un très beau livre.

Le nouveau nom

2

Gallimard

23,50
19 mars 2016

Nous revoici à Naples, ville si chère à Elena Ferrante. Nous y retrouvons Lila.
Au cours de son repas de mariage, Lila découvre que son mari Stefano a offert les chaussures imaginées et dessinées par elle à Marcello Solara, qui règne sur le quartier avec son frère, Michele, deux hommes qu’elle déteste.
Certes Lila est née pauvre et est devenue riche en épousant l’épicier Stéphano Carracci. Mais ce geste de Stéphano la trouble : refusant qu’il la touche, elle l’ignore. Cependant elle finit par céder.
Elle décide de travailler dans la nouvelle boutique de la famille Carracci. Stefano ouvre un magasin de chaussures avec les Solara.
Son amie Elena, la narratrice déjà dans « l’amie prodigieuse » (paru en poche Folio), étudie au lycée et est toujours amoureuse de Nino Sarratore.
Les vacances arrivent : comme tous les ans, les deux amies partent pour Ischia en compagnie de Nunzia, la mère de Lila. Lila a eu l’autorisation de Stephano de partir car il pense que l’air vivifiant de la mer ne peut qu’être bénéfique, lui permettant ainsi de mettre toutes les chances de son côté pour lui donner un fils. La famille Sarratore aussi est en vacances à Ischia et bientôt Lila et Elena revoient Nino.
Le nouveau nom est la suite de L’amie prodigieuse, qui évoque l’enfance et l’adolescence de Lila et Elena. Là, elles ont grandi et, encore une fois leurs chemins se séparent puis se recroisent. Dans l’Italie en plein boom économique, Elena Ferrante, avec force et conviction, nous décrit la Naples des cartes postales, charmante dynamique bruyante et aussi mafieuse…elle y poursuit sa reconstitution d’un monde, Naples et l’Italie, et d’une époque, des années cinquante à nos jours, donnant naissance à une saga romanesque au souffle unique.
Elena Ferrante est l’auteur d’une œuvre de fiction parmi les plus singulières et marquantes dans la littérature italienne actuelle. L’amie prodigieuse et Le nouveau nom seront suivis en 2017 et 2018 par les deux derniers volets de sa tétralogie dans laquelle elle nous fait revivre le Naples des années cinquante à nos jours.

19 mars 2016

Gérard OBERLE, libraire de livres anciens, est un érudit loin du conformisme parisien puisque vivant dans un manoir du Nivernais. Mais, c’est aussi un gastronome averti, un œnologue jouisseur ainsi qu’un grand mélomane. C’est en tout cas ce que dit sa biographie. En fait, c’est tout le portrait de son personnage favori Chassignet. Après quelques années d’absence, G OBERLE le fait réapparaître dans son dernier livre, un livre de 3 nouvelles truculentes.
La 1° nouvelle se passe en Egypte, à Assouan plus particulièrement où Chassignet aime à séjourner lors des périodes d’hiver. Une femme mystérieuse MITZI, vient troubler le quotidien de notre personnage à tel point qu’il sera ébranlé par le sort de cette fascinante femme que le destin a conduite sur les bords du Nil pour une ultime escale.
La 2° nouvelle se situe en Nouvelle Calédonie. Chassignet y fait la connaissance d’un type très énigmatique, bourlingueur qui a gouté aux délices des tropiques, essuyé de sacrés coups de tabac avant de s’échouer dans une tribu Kanak où il trouvera la sérénité.
Dans la 3° nouvelle, on retrouve notre Chassignet aux Etats-Unis, en Arizona auprès de son vieil ami Kenton. Puis, sillonnant les routes du Sud en compagnie d’un jeune australien, il tombe en panne dans un bled perdu peuplé de ploucs racistes qui les retiennent en otage.
Un nouveau OBERLE est toujours un plaisir de lecture renouvelé. OBERLE est un conteur très doué dont le personnage, Chassignet, rabelaisien pure souche, est un baroudeur cultivé. Ces trois nouvelles sont d’une lecture salutaire qui font du bien à l’âme et au cœur.

Sabine Wespieser Éditeur

21,00
19 mars 2016

Passionnant

Il y a JOSEPH DJOUGACHWILI, surnommé SOSSO et dont on devine très rapidement qu’il est le futur Staline ; et JOSEPH DAVRICHEWI, arrière grand-père de l’auteur. Ils sont tous les deux nés en Géorgie à Gori et y ont grandi. L’autre Joseph est le fils de Damiane, préfet de Gory : celui-ci, afin de la protéger d’un mari violent emploie la mère de SOSSO, et participe à l’éducation de celui-ci. Les rumeurs ne trouvent-t-elles pas une ressemblance physique entre les 2 Joseph et cette attention particulière de Damiané envers Joseph ne laisse t-elle pas un doute s’installer sur les rapports entre la mère de Sosso et Diamané.
Les 2 adolescents font les 400 coups, dans les rues. Arrive le moment de partir au collège, Sosso rentre au séminaire à Tiflis tandis que l’autre Joseph intègre le collège de la même ville. Sosso se révèlera très vite un agitateur notoire puis un activiste tout cela aboutissant à son renvoi et son exil en Sibérie. Pendant ce temps, l’autre Joseph part à Paris.
De retour à Gori en 1905, au début de la révolution, les 2 Joseph s’écartent l’un de l’autre, l’autre Joseph défendant une Géorgie indépendante pendant que Sosso devenu bolchévique ayant d’autres ambitions. Staline marche vers son destin tandis que Joseph entre dans une vie adulte tumultueuse dont la 1° étape sera la fuite et l’exil.
De toute cette période de leur jeunesse, ou le quotidien des bagarreurs de Gori devenus d’ardents révolutionnaires, on retient avant tout le portrait de Joseph, aïeul de l’auteur Khetevane.
Finalement toute sa vie, Joseph a été obligé de prendre en compte son encombrant camarade. Ses choix ultérieurs (pilote d’avion lors de la grande guerre du côté de la France, son rôle d’espion) ont sans doute été dictés par l’ombre menaçante du maître du Kremlin. La mort de celui-ci délivrera Joseph définitivement lui permettant d’écrire ses mémoires « ah ! ce qu’on rigolait bien avec mon copain Staline »
Prévenant ses lecteurs de sa volonté de faire de la mémoire familiale la matière de son nouveau roman, l’auteur se fixait une ligne : Excellant dans la description des années de transition de l’enfance à l’adulte, apprivoisant sa propre légende familiale, elle nous raconte l’autre Joseph, un véritable personnage de roman au profil passionnant.