Quatre Sans Quatre

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Quatre Sans Quatre, le webzine qui n'a rien trouvé de mieux! Chroniques littéraires - principalement polars mais pas que -, cultures alternatives, musique, numérique et tout le toutim ! Producteur de l'émission radio Des Polars et des Notes en partenariat avec Radio Évasion.

Territoires
28 février 2015

Comment tenir une ville de banlieue, un polar essentiel

La grande qualité d'un polar est de permettre à l'auteur de plonger ses mains dans le cambouis de la société et, en lisant Territoires, il est évident qu'Olivier Norek applique mieux que bien cette maxime. D'une suite de faits divers qui auraient fait quelques lignes dans la presse, il en tire un constat limpide des mœurs politiciennes locales en banlieue parisienne, de l'implacable logique économique des gangs et de la position inconfortable des flics qui sont coincés entre la marteau et l'enclume.

Ce polar sent le poulet de plein air, celui qui a dû côtoyer le système gagnant/gagnant entre politique et voyous, les discours lénifiants qui ne trompent que ceux qui ne connaissent pas la réalité, les petits arrangements entre amis pour garder une mairie ou détourner des subventions. L'ensemble du roman sonne juste, une précision documentaire servie par une écriture talentueuse et vraie. Des chapitres courts, un rythme respectant celui de toute affaire, ses accélération et ses passages à vide, une sorte de pièce en trois actes, une tragédie quotidienne vécue par trop de nos concitoyens.

Rien de tel que Territoires pour pénétrer aussi bien une escouade de CRS en pleine émeute que les magouilles de ceux qui poussent au combat. Olivier Norek évite le piège du manichéisme, de la dénonciation stérile, il nous livre l'enquête du groupe Coste telle que nous aurions pu la suivre, avec ses poussées d'adrénaline et ses jours sans, ses boulots obscurs et pénibles et ses succès revigorants.

Territoires est un de mes gros coups de cœur polar de cette année, comme Code 93 l'était l'an dernier. Loin du roman de gare, c'est une photographie crue de la réalité du 93, une photo qui dérange et qui doit donc être exposée. A lire d'urgence avant de gloser sur la politique du vivre ensemble ou les atermoiements autour de la légalisation du cannabis.

La chronique complète et la musique du livre sur Quatre Sans Quatre http://quatresansquatre.com/article/chronique-livre-territoires-de-olivier-norek-1413478481

L'interview de Olivier Norek à propos de Territoires dans Des Polars et des Notes #4 http://quatresansquatre.com/article/radio-des-polars-et-des-notes-4-1415211804

AU FER ROUGE polar 2015
20,00
28 février 2015

Le reconversion des auteurs de la sale guerre au Pays basque

Au fer rouge n'est pas vraiment une suite de l'excellent thriller L'homme qui a vu l'homme. Certes, on y retrouve quelques personnages déjà vus, mais l'angle de prise de vue est totalement différent et la situation politique locale a complètement changé. Les militants basques et la sale guerre qui leur est livrée sont bien évidemment évoqués mais ils ne sont plus, comme dans le précédent roman, ni vraiment présents, ni réellement actifs, ils sont devenus des prétextes.

Marin Ledun pose crument la question du devenir de ces policiers, agents des gouvernements, délinquants de droit commun employés comme nervis. L'habitude de la transgression et de l'impunité ne s'effacent pas d'un claquement de doigts. La corruption, aussi grimée qu'elle soit, prend toujours les mêmes chemins, meurtre, argent sale, came, trafic, injustice...

Quand les états jouent avec les limites de la loi, les transgressent au prétexte d'efficacité, les couvrent à grands renforts de « secret défense », alors, il n'y a plus ni justice, ni sécurité. Quand une autorité donne tous les droits et l'impunité à des hommes, elle ne peut plus faire machine arrière et doit perpétuellement essayer de limiter la casse et se couvrir elle-même.

Au fer rouge présente une magnifique galerie de personnages, vivants, réalistes décrits dans un style net, sans superflu qui va droit au but avec justesse et efficacité. Mention spéciale pour Aaron Sanchez, truand perdu dans son costume de chef d'entreprise, Yaiza, la prostituée futée prise dans une histoire qui n'est pas la sienne et Javier Cruz, le flic/barbouze/truand qui ne sait plus où il se trouve...

Un thriller très politique, au sens noble du terme, terriblement réaliste et crédible, parfaitement écrit et construit. Les hommes sont broyés par la terrible machine de la violence d'État, la corruption, l'ambition et la rapacité certaine d'être impunie.

Du suspense plus qu'il n'en faut, aucun protagoniste ne suivant réellement le rôle que lui donne la société, le lecteur ne peut être que surpris. Encore une plongée totalement passionnante dans les nauséabondes habitudes prises au Pays basque, un terrible constat à découvrir vite...

Suite de la chronique et la musique du livre sur Quatre Sans Quatre http://quatresansquatre.com/article/chronique-livre-au-fer-rouge-de-marin-ledun-1423848379

Viscères

Les Presses de la Cité

22,00
28 février 2015

Un très grand Mo Hayder !

Le paradoxe de la lumière qui nous plonge dans les ténèbres

Fétiches, son désormais avant-dernier roman, montrait déjà un retour à la puissance narratrice et à la virtuosité de Mo Hayder. Viscères atteint des sommets ! La montée de l'angoisse y est constante, implacable, sinueuse et sinistre. Elle s'insinue, insecte importun dans une jambe de pantalon, reptile secret dans un sac de couchage. La peur immobilise la proie, ne lui laissant que le loisir de tourner fiévreusement la page espérant y trouver enfin quelque happy end ou, du moins, le signe d'une possible rédemption. N'y comptez pas, Mo Hayder n'est pas d'humeur.

Ou plutôt si, mais d'humeur sombre, d'une insondable noirceur même. Impossible de vous livrer le moindre indice sans dénaturer l'intense suspense, les merveilles d'intrigues de Viscères. L'auteur joue de ses personnages comme un montreur d'ombres chinoises. Celles-ci ne se définissent qu'au travers le subtil équilibre entre l'obscurité et lumière, le moindre changement dans le dosage ou l'angle de l'une ou l'autre et c'est la nature même du motif qui se transforme.

Pourtant, l'être humain, poussé par l'instinct, par la peur de l'inconnu, cherche la lumière. Il souhaite explorer ses ténèbres, au risque de s'y brûler, d'en être transfiguré à jamais...La vérité n'est pas et ne sera jamais un remède pour Mo Hayder Au contraire ! Elle ne sera qu'un ingrédient qui redéfinira l'existence des protagonistes sans, loin de là, l'apaiser.

Osez tourner la première page et laissez toute espérance...

Mo Hayder tisse une histoire, elle ne philosophe pas sur tel ou tel être suprême ou génie du mal, l'humain lui suffit et elle y trouve largement matière à nous pétrifier. Ce qui ne l'empêche pas de livrer un ouvrage avec plusieurs niveaux de lecture, une symbolique riche et une pensée profonde du monde. Le tout servi par une écriture crue (remarquablement traduite), puissante mais sans artifice - elle ne surjoue jamais - touche juste et crucifie la moindre espérance d'évidences terribles.

Ses personnages sont des phalènes. Fascinés, ils se précipitent, comme hypnotisés, vers la flamme du savoir ou de la vengeance qui les anéantira. Du boulot remarquable, l'ensemble du récit sue l'angoisse, le machiavélisme et la maîtrise totale de l'écrivain qui sait où il va nous mener bon gré mal gré.

Un immense thriller, un modèle du genre, un mix extraordinaire entre ses deux premiers chefs d'oeuvre, Birdman et L'Homme du soir, le talent intact, avec une pointe de virtuosité en plus qui pose Viscères comme l'un des meilleurs polars que j'ai jamais lu. Mo Hayder, malgré quelques ouvrages moins percutants ces dernières années, est toujours une des reines de la peur et du noir, vraiment très très noir. Ne passez surtout pas à côté de cette splendeur !

Suite de la chronique et la musique du livre sur Quatre Sans Quatre http://quatresansquatre.com/article/chronique-livre-visceres-de-mo-hayder-1422202927

Les initiés
15,50
28 février 2015

Intrigue dans les arcanes de Bercy...

La première grande qualité de ce livre est de nous faire pénétrer dans l'univers feutré du ministère des Finances. Au plus haut niveau, celui des décisionnaires du Trésor, que la nation devrait contrôler en vertu des principes démocratiques puisque ses fonctionnaires sont soumis aux décisions des autorités légitimes mises en place par les scrutins présidentiels et législatifs. Mais ce temple des finances publiques se révèle tout à fait autonome, rétif au changement, imperméable aux volontés politiques les plus farouches.

Un monde constitué de la fine fleur de l'ENA, les meilleurs des meilleurs, ayant comme interlocuteurs d'autres anciens élèves de cette prestigieuse école ayant choisi le privé et, donc, les banques et l'industrie. En fin connaisseur de l'institution, Thomas Bronnec décrit avec sérieux les résistances, au minimum passives, de ce grand corps aux changements de stratégie politique, à tout ce qui ne constitue pas son credo.

Chacun y va de sa définition de la loyauté et de la fidélité à la nation, l'adaptant aux circonstances et prenant bien soin que cette définition puisse à tout moment justifiée ces rebuffades ou manœuvres visant à modifier ou annihiler une décision de son ministre ou du président qui ne lui plaît pas. Au service de l'état ou du système bancaire, ces hommes se connaissent et se côtoient souvent depuis le lycée, leur système de pensée est formaté par les mêmes professeurs ou la même cupidité...

L'intrigue, qui ne se résume pas à un prétexte au déroulé d'un descriptif des us et coutumes de Bercy, entrecroisent habilement le destin politique d'une étoile montante d'un gouvernement de gauche tiraillé entre ses promesses de campagne, le lobbying des banquiers, la force d'inertie de l'administration et les jeux de pouvoir avec la quête de Demory tentant de mettre enfin du sens au suicide de lNathalie, la cicatrice rouverte avec la découverte du corps de son ancienne collègue au pied de Bercy.

Technique, documenté, ce thriller n'est pas non plus d'une complexité folle, pas besoin d'un master d’économie pour le lire et y prendre du plaisir. Écrit comme un polar avec ses rebondissements, ses dissimulations, il en a l'intérêt et, de plus, l'avantage de nous faire entrer dans le cercle très fermé des vrais décideurs qui ne sont manifestement pas ceux qui le proclament haut et fort à longueur de média. Les deux pieds dans le réel, Les Initiés méritent assurément que le lecteur curieux s'y arrête.

La suite de la chronique sur Quatre Sans Quatre http://quatresansquatre.com/article/chronique-livre-les-inities-de-thomas-bronnec-1421492072

Avant la bataille
27 février 2015

De l'extrême gauche à flic, le parcours d'un napolitain...

Bruno Arpaia nous ballade autant que son héros, d'un continent à l'autre, de la saleté des ruelles napolitaines à la touffeur du Mexique. Il fouille les état d'âme d'un héros qui, obstiné, malgré les embûches, poursuit son idée avec clairvoyance.

Malinconico peut en avoir des états d'âme : passer de fer de lance du prolétariat à bras armé de l'état, défenseur de la loi bourgeoise, peut laisser des séquelles. Il faut digérer le grand écart et remettre ses idées en ordre de marche, même au prix de sa vie sentimentale. Sa valse hésitation des sentiments, son refus de s'investir dans une relation durable sonnent comme l'aveu qu'il ne veut pas admettre que le changement est définitif, qu'il n'est plus celui qu'il a été et qu'il doit désormais composer, ou, du moins, sembler composer avec sa hiérarchie, les magouilles et la lèpre mafieuse qui rongent Naples.

Avant la bataille est plus le chemin d'un homme, à un passage précis de sa vie, et une prise de conscience de la décrépitude de son environnement qu'un polar au sens strict du terme. Le roman est drôle, amer, tendre, révolté, jamais mièvre ou larmoyant. Il est habité par une sorte de nostalgie, certainement celle qui hante l'esprit du héros lorsqu'il se remémore ses débuts et ses doutes.

De la belle littérature, de celle qui parle des hommes et de leurs tourments existentiels mine de rien, en parlant d'autre chose mais qui touche juste. Des hommes et des villes, surtout quand elles sont aussi complexes, secrètes et multiples que Naples.

Avant la bataille sonne comme une hésitation, une dernière, balayée par la réalité, qui fera du commissaire l'homme qu'il va devenir. Un dernier doute avant la guerre, un regard en arrière avant le saut définitif...

Totalité de l'article et musique du livre sur Quatre Sans Quatre : http://quatresansquatre.com/article/chronique-livre-avant-la-bataille-de-bruno-arpaia-1423070512