Quatre Sans Quatre

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Quatre Sans Quatre, le webzine qui n'a rien trouvé de mieux! Chroniques littéraires - principalement polars mais pas que -, cultures alternatives, musique, numérique et tout le toutim ! Producteur de l'émission radio Des Polars et des Notes en partenariat avec Radio Évasion.

Une putain d'histoire
23 avril 2015

Un putain de Thriller !

Légère appréhension avant d'attaquer ce pavé : Bernard Minier va-t-il réussir à être aussi passionnant sans son duo majeur Servaz/Ziegler, Toulouse et tous les personnages que nous côtoyons depuis Glacé ? Rassuré à la fin, la réponse est définitivement oui, Une putain d'histoire est sans conteste un magnifique thriller et les cinq cent vingt pages s'avalent avidement.

Un décor qui a tout de la carte postale durant les courts étés, à la frontière nord-ouest du Canada et des État-Unis, entre Seattle et Vancouver, mais la-dite carte a un revers de brumes, de vent et de pluie. L'atmosphère? Proche de la géniale série US The Killing, des trombes d'eau, du vent, le froid, l'océan qui engloutit et isole. Le paysage, quasi vivant, suffit à générer un sentiment d'oppression qui vire vite à l'angoisse. Un lieu un peu magique et beau, autour glissent les orques, prédateurs ultimes...Le huis-clos est planté...ou presque car une société privée d'espionnage informatique, proche de la NSA, va s'intéresser de près à tout ce qu'il se passe dans l'île et à la vie intime de ses habitants.

Les héros ? Une bande d'ados propres sur eux, gentils, un peu obsédés par le cul et les films gores, rien d'étonnant à cet âge, sympas et liés comme les doigts de la main. Des parents comme il faut, l'image d'Épinal de la parfaite petite ville américaine. Sauf qu'il y a des failles. Les origines d'Henry d'abord. Cette famille aux deux mamans, nomade, France qui travaille chez Windows et Liv, l'autorité et la protectrice, et puis tous les petits secrets enfouis dans ces vies ordinaires qui ne demandent qu'à surgir quand les choses tournent mal. Le meurtre atroce de Naomi, ensuite va plonger toute l'île dans la consternation et la méfiance, bientôt la suspiscion. Des interstices dans les biographies, de micro-fissures qui nourrissent peu à peu le mystère et la parano et servent le ou les tueurs.

Dès les premières lignes, j'ai retrouvé avec plaisir tout le talent de manipulateur en chef de Bernard Minier. Il sait exploiter à merveille toutes les aspérités pour brouiller le scénario, ouvrir des fausses pistes et perdre son lecteur dans des certitudes qu'il a un malin plaisir à détruire quelques paragraphes ou pages plus loin. Un illusionniste qui attire votre attention et vos émotions d'un côté pour mieux brouiller ce qu'il montre de l'autre. Un art consommé pour vous présenter la réalité sous un faux-jour, un miroir déformant et surprendre ensuite par l'image crue et nue. Aussi efficace et crédible dans ses descriptions ou dialogues entre voyous tordus ou ados anxieux, dans les scènes intenses ou les (courtes) pauses dans l'intrigue, Minier a tissé un véritable piège dans lequel il est fascinant de plonger.

Au fil des pages, plus rien n'est lisse, plus rien n'est sûr, plus rien n'est avéré. Tout est à revoir tout le temps et les pauvres flics de l'île ne savent plus où s'accrocher pour chercher. Les indices se contredisent, les témoins sont peu sûrs, les zones d'ombre de plus en plus nombreuses. Un page turner terriblement efficace, une équation à cent inconnues qui ne sera résolue qu'à l'ultime chapitre par une surprenante et géniale explication.

À tous ces dangers, s'ajoutent les nouvelles technologies qui permettent des traques à distance, qui s'insinuent dans notre vie la plus privée. Mises dans de mauvaises mains, elles ouvrent des possibilités inouies de contrôle de la population. Les mariages inappropriés entre états et sociétés privés dans ce secteur du renseignement occupent une part non négligeable du livre. Cette histoire qui aurait pu se dérouler à n'importe quelle époque pratiquement devient, grâce à cette intervention des personnages de Jay et d'Augustine, un scénario hyper actuel.

Un très grand polar, original, implacable qui mène son lecteur au bout d'une putain d'histoire faite main. Impeccablement écrit, astucieusement construit, ce livre enveloppe d'une ambiance impossible à quitter, addictive. Monstrueusement puissant !

Suite de la chronique et musique du livre sur Quatre Sans Quatre (http://quatresansquatre.com/article/chronique-livre-une-putain-d-histoire-de-bernard-minier-1429634272)

Les Amazoniques
10 avril 2015

Extraordinaire épopée dans la jungle amazonienne

Ouvrir Les Amazoniques, c'est pénétrer un monde, laisser ses repères et tenter de suivre le héros dans son calvaire liquide et grouillant.

Saint-Mars, le bien nommé, soldat perdu d'un empire colonial en haillons après avoir perdu l'Indo et l'Algérie, ultime rejeton d'une petite noblesse qui voit son univers d'étrécir d'année en année, ses valeurs devenir obsolètes et son influence fondre au profit d'une bourgeoisie toujours plus avide de fric et de respectabilité, retrouve un peu d'estime de lui dans la police où il a fini par échouer après ses défaites successives. Mais, là aussi, les temps sont à la compromission face à l'argent, à la soumission hiérarchique plutôt qu'au respect rigoureux de la mission confiée.

Berné, il part en Guyane, sur une enquête pourrie dès le départ par le peu d'indices et d'empressement des autorités à lui venir en aide. Il va peu à peu s'enfoncer dans la sauvagerie, étape par étape, presque centimètre par centimètre. Il va éprouver physiquement une transformation de tout ce qu'il a toujours connu, une évaporation de ses certitudes, mené seulement par un ultime vestige de conscience, la bouée qui l'empêche de se noyer totalement, qui l'identifie encore : résoudre cette affaire de meurtre.

Un séjour à Santa Margarita, antichambre de l'enfer, ses bourgeois et notables pathétiques dans leurs misérables tentatives de pseudo-vie sociale là où la société n'existe plus. Ses putes énigmatiques et voilées, le visages ravagé d'une immonde maladie, usines à fantasmes. Et les barbouzes déloyales et veules, scorpions lâches et redoutables, puis inévitablement, la confrontation à la forêt amazonienne, le poumon de la terre, étouffant, irrespirable et sombre comme la fin des temps.

Un périple surhumain, épuisant, au fil d'un fleuve capricieux, fatal, une faune féroce, une touffeur insupportable, un air chargé de vermines voraces coupant un souffle déjà rendu pénible par le mur d'humidité qui ronge tout. La jungle entière et la saison des pluies harcèlent S.M., son chien sauvage Ducon et son équipage. Rien ne résiste longtemps, tout se corrompt à une vitesse vertigineuse, le métal, les corps, le bois ou le moral et les valeurs des hommes... L'horreur n'est plus qu'une péripétie du quotidien. Tous les codes explosent dissous dans le ruissellement perpétuel et la température de four, le danger permanent et l'angoisse. La seule question, peut-être, n'est pas de savoir si l'on va mourir mais comment, le reste...

Le récit est parfait, le style aussi fort que le taux d'hygrométrie des terres inconnues arumgaranis. Dokmak est philosophe, cela se sent, il y en a qui laissent ici des plumes. Rousseau et ses bons sauvages, Marx, Proudhon et Bakounine et la théorie de la violence née de la propriété privée, seul surnage quelque peu Céline et un Bardamu qui aurait pu divaguer dans ce labyrinthe infect. Remarquez, comme penseur optimiste, Céline, y a mieux, mais la démesure et la folie qui habite ce bouquin ne sont pas sans rappeler l'ermite de Courbevoie. C'est la plasticité de l'âme humaine qui grandit ce voyage au bout de la vie, cette capacité à toujours transmettre, à nommer, à s'accrocher même dans la souffrance et à transcender les différences pour tenter de comprendre aussi vain que cela fut.

Il y a bien une histoire, une saloperie que des humains amoraux et retors infligent à des indiens naïfs et curieux, des barbouzeries de CIA, des merdes pseudo-scientifiques, elle aurait suffit à un bon thriller, c'est tout le reste qui rend ce roman exceptionnel !

Un livre protéiforme où chacun prendra ce qu'il vient y chercher : aventures, polar, thriller, doutes, illusions, hallucinations, anthropologie, tout y est et tout est bon ! Jamais le sentiment d'un patchwork cependant, l'ensemble est cohérent et puissant. Les odeurs tenaces de moisissures ou de mort, l'angoisse et la vie, l'enchevêtrement de l'onirisme, des hallucinations et de la réalité la plus crue perturbe parce qu'il faut se laisser déstabiliser pour entrer dans cet univers incroyable.

Bref, en résumé, un très grand bouquin qui devrait être LE thriller de l'été, celui qui va peupler vos après-midi paresseux de moustiques gros comme le pouce, de pirates ignobles et d'une eau qui efface sans relâche les saloperies des hommes et délave l'encre des pages pour laisser la place à une nouvelle histoire.

Suite de la chronique et musique du livre sur Quatre Sans Quatre (http://quatresansquatre.com/article/chronique-livre-les-amazoniques-de-boris-dokmak-1428504875 )

L'inciseur
7 avril 2015

Jeu de pistes macabres dans la tempête...

Fitzek et Tsokos ont trouvé un complice formidable avec cette tempête empêchant les transports aériens et mettant une ambiance de fin du monde sur l'île d'Helgoland. D'un côté, la quête précipitée d'indices et de mobile de Herzfeld, de l'autre Linda confronté à la mort, obligée de l'examiner, de profaner pour tenter de sauver une vie, hanté par son ancien harceleur. Les deux ne pouvant se rejoindre, isolés par les intempéries.

Une angoisse crescendo provoquée par un ennemi invisible à la logique implacable mais mystérieuse. Un rythme de fou ! Les enchainements entre les péripéties de l'île, l'histoire de Linda, la course éperdue de Paul et son drôle d’acolyte ne laissent pas une seconde de repos. Une écriture ultra-efficace, fluide, claire qui entraine le lecteur dans le sillage du héros avec la même panique aux trousses et une avidité de sens qui ne se dévoile qu'après d'âpres luttes au fil des pages. En cette période de chasse aux oeufs de Pâques, la base de l'intrigue est un peu du même tonneau, sauf qu'il s'agit de trouver des cadavres et d'y dénicher des indices exploitables...macabre...

Paul Hertzfeld croit en l'éthique, à la rigueur qui sied à tout médecin-légiste qui se respecte. Ce piège infâme va tout remettre en cause, bousculer ses certitudes, le déstabiliser. L'urgence de la situation l'oblige à ne réfléchir que brièvement, instinctivement. Il suit la piste, semble à la manœuvre mais, chaque fois, se heurte inévitablement à un des murs de l 'énigme qui le guide sûrement là où l'a décidé le kidnappeur.

Ce thriller met le doigt sur la fragilité des croyances dès qu'un événement touche au plus près celui qui les défend. La colère n'est jamais juste ou impartiale, la victime n'est pas apte à rendre justice, c'est ce que l'on nomme civilisation. Les aboyeurs du droit à l'auto-défense, au non-respect des procédures au prétexte qu'elles servent les criminels n'en sont que plus dangereux, c'est ce que vous découvrirez au cours de ce récit épique et tourmenté. Personne n'est plus malléable que la personne fragilisée par le deuil, le remord ou la peur.

Un roman à cent à l'heure, vif, plaisant, retors, multipliant les surprises et les rebondissements inattendus avec une intrigue originale et glauquissime. La mort sous toute ses formes, la disparition d'un enfant, le risque qu'il meurt et d'en être peut-être responsable, comment ne pas ressentir une profonde empathie pour Paul et Linda, être horrifié avec eux ?

Un très bon thriller écrit par un duo qui manifestement fonctionne parfaitement. La précision du légiste, les envolées imaginatives de l'écrivain se marient à merveille.

Suite de la chronique et musique du livre dans Quatre Sans Quatre (http://quatresansquatre.com/article/chronique-livre-l-inciseur-de-sebastian-fitzek-et-michael-tsokos-1428163728)

Le cercle des plumes assassines
4 avril 2015

Humour et enquête dingue dans les années folles à New_york

De l'humour avant toute chose ! Quelles que soient les circonstances. Ne jamais s'en départir même au cœur du danger, cernés de bootleggers, de flics obtus ou de canailles décidées à vous faire la peau, c'est la religion du Cercle Vicieux. Un dogme auquel il ne déroge jamais et qui fait de ce roman un réel moment de plaisir. Un humour de stand up, vif, acide, dézinguant à tout-va, n'épargnant rien ni personne, surtout pas eux-mêmes. C'est ce qui les aide à supporter leurs conditions précaires, les aléas de la vie et la rudesse que peut présenter de la ville qui ne dort jamais.

L'histoire baigne dans ces années dingues où la prohibition règne aux États-Unis et où la consommation d'alcool n'a jamais été aussi forte, la multiplicité des spectacles, des concerts, des fêtes qui suivent de près la fin de la grande boucherie de 14/18. Ce livre résonne comme la série Boardwalk Empire, en moins violent, même si le danger rôde, si les gangsters ne sont jamais bien loin des beaux quartiers et qu'il est souvent fatal de les contrarier.

L'écriture est alerte, des dialogues incisifs, crépitants, des tac-au-tac savoureux, les personnages se tueraient pour ne pas rater un bon mot ou une blague. Plus comédie que polar, un parfum de film noir et blanc à la Marx Brothers, rapide, jouant sur les contrastes, nourri de répliques qui fusent comme les balles des mitraillettes à fromage des malfrats de Capone. Des courses poursuites, des scènes tragiques, toujours allégées d'une boutade rendent le récit alerte et plaisant.

Un excellent moment partagé avec Dorothy Parker et ses amis et ennemis, des personnages réels croisent sans problème des créations de l'auteur et donnent une atmosphère particulièrement réussie à ce polar. Dorothy Parker, femme de gauche - vraiment à gauche - proche du Parti Communiste, militante du droit des femmes et anti-ségrégationniste de combat méritait bien cette série de livres à son sujet. Elle aimait vraiment l'humour, l'alcool et les histoires tordues, elle est servie sur un plateau par J.J. Murphy.

Suite de la chronique et musique du livre sur Quatre Sans Quatre (http://quatresansquatre.com/article/chronique-livre-le-cercle-des-plumes-assassines-de-j-j-murphy-1428082626)

Le dernier pape, Complots au Vatican 1

Complots au Vatican 1

Luis Miguel Rocha

Éditions de l'aube

31 mars 2015

Un James Bond pontifical...

Quelle aventure ! La première réflexion qui me vient à la lecture du Dernier Pape est qu'il n'est pas nécessaire de mêler la religion au scénario pour impliquer le Vatican dans une histoire de gangstérisme et de trafics financiers. Et pas réellement besoin d'imagination, quasiment tous les protagonistes du livre ont existé et ont trainé une singulière odeur de soufre et de corruption. Une sorte de Da Vinci Code intelligent et utile...

Un gang de cardinaux qui bute le boss pour couvrir ses immondes forfaits, couverts par la CIA et par de puissants membres de différents gouvernements de par le monde, ça vous semble incroyable ? Lisez Le Dernier Pape et cherchez un peu sur Google, c'est édifiant mais pas forcément réconfortant. Entre les suicides fortement assistés, les exécutions sommaires et la manipulations des Brigades Rouges et autres terroristes, Rocha tient là une solide brochette d'énergumènes qui n'a rien à envier à Al Capone et consorts, les mythiques gangsters paraissant même un peu fades...

Ce roman est une somme avec un objectif démesuré : narrer toutes les magouilles, crimes, assassinats et détournements de la tristement célèbre loge P2. Cette loge maçonnique secrète a servi de gouvernement bis à l'Italie pendant des années, infiltrée jusqu'au plus haut sommet de l'état, des services secrets et du clergé avec l'appui et la logistique de la CIA. Avec des membres comme Berlusconi ou Roberto Calvi, retrouvé pendu sous un pont de Londres...

Un odeur de James Bond ! Les rebondissements de l'ultime seconde sortent toujours opportunément pour débloquer des issues ne pouvant être que fatales. Il y a systématiquement une dernière carte, cachée, qui surgit pour relancer un récit qui démarre sur les chapeaux de roues et faiblit pas durant près de 500 pages...et ce n'est que le premier volume ! Bien sûr il y a des invraisemblances, des coups de théâtre abracadabrantesques et du fil blanc, gros comme de la corde, coud certains passages, et alors ? Luis Miguel Rocha a une histoire bien compliquée à nous narrer, un imbroglio politico-financier international qui s'étend sur des dizaines d'années et c'est encore sous cette forme de roman aventures/espionnage que celle-ci passe le mieux pour peu que le lecteur se laisse embarquer, ce qui n'est absolument pas difficile ici

Un style particulier, de conteur, prenant le lecteur en aparté, créant une connivence et mettant en confiance, relançant l'attention quand elle pourrait être happée par l'action plutôt que par l'incroyable récit. Les dernières heures de Jean-Paul 1er et les débuts des mésaventures de Sarah se mêlent en chapitres alternés à dix-huit ans de distance et les éléments réels de l'intrigue sont habilement intégrés dans l'histoire par des dialogues comme celui présenté ici en extrait.

Le dernier pape est un vrai grand roman d'aventures qui devrait, à mon avis, pas mal trainer sur les plages cet été. Un de ces livres qui tout en distrayant par un scénario captivant, éduque en livrant les éléments d'une somme de magouilles inimaginables. Pas mal d'avoir ce son de cloche sur ceux qui se présentent comme des références morales et se permettent de s'indigner parce qu'une gamine, victime de viol, se fait avorter. Parce que si les coupables avérés des malversations financières n'ont jamais été inquiétés, ceux qui ne trempaient pas dans la combine ne les ont jamais dénoncés non plus, l'omerta règne autant au Vatican qu'à Palerme ou à Naples, hypocrisie en plus...

Suite de la chronique sur Quatre Sans Quatre (