LA PETITE FILLE AUX ALLUMETTES
16 février 2010

La naïve intrusion du merveilleux dans le quotidien

Conte d'Hans-Christian Andersen. Illustré par Malayen Goust.

Une petite fille, blonde et adorable, marche vaillamment dans les rues de la ville. C'est le dernier soir de l'année. Tout le monde se presse pour retrouver chez soi une table garnie et un feu nourri dans la cheminée. Personne ne s'arrête pour lui acheter une des boîtes d'allumettes qu'elle transporte depuis le matin. La petite fille est affamée et transie. Épuisée, elle se laisse tomber contre un mur. Pour réchauffer ses petites mains gelées, elle frotte quelques allumettes, et à la lueur tremblotante du petit morceau de souffre, elle voit se déployer toutes les merveilles dont elle n'osait rêver: un poêle ronronnant, une table généreuse, un arbre illuminé. Merveille des merveilles, l'enfant voit se dessiner le doux visage de sa grand-mère. Et dans les bras de son aïeule, la petite fille aux allumettes s'éteint et s'envole vers les étoiles.

Ce qui me fait tant apprécier les contes de cet auteur, c'est la naïve intrusion du merveilleux dans le quotidien. J'aime bien entendu les loups qui parlent, les belles endormies pendant des siècles et les pommes empoisonnées. Andersen n'a besoin de presque rien pour rendre une histoire magique.

La fin de ce conte me touche particulièrement. Ici, pas de mariage grandiose ou de reconnaissance glorieuse. L'enfant trouve le bonheur dans le repos, et ce qui est un malheur pour le spectateur est la plus belle fin possible pour la pauvre héroïne. Loin des fastes déployés d'une cour majestueuse, l'accomplissement se trouve dans des désirs simples, et puisqu'elle ne peut pas vaincre son plus grand ennemi, le froid, la fillette rend les armes et trouve enfin la sérénité.

Petite fille, j'ai souvent essayé de voir s'illuminer mes rêves au gré d'allumettes sacrifiées... Mais nous sommes les acteurs de nos rêves, n'est-ce pas?

L'élégance du hérisson
7 février 2010

Tolstoï dans la loge de la concierge

Roman de Muriel Barbery. Lettre B de mon Challenge ABC 2009.

Renée Michel est concierge d'un hôtel particulier dans un beau quartier parisien. Pour tous les résidents, Madame Michel est le stéréotype de la gardienne d'immeuble, revêche et inculte. Or Madame Michel dissimule sous des dehors austères une richesse d'esprit hors du commun. Grande admiratrice des auteurs russes, tout particulièrement de Tolstoï, elle cultive son image de veuve acariâtre et bornée pour mieux jouir en secret des merveilles artistiques et intellectuelles qu'elle consomme en fin gourmet. Littérature russe, peinture anglaise, cinéma japonais, philosophie phénoménologique, tout y passe. Alors, quand Madame Michel se trahit, elle ne sait plus vraiment à qui parler, ni de quoi. La petite Paloma aux penchants suicidaires, du quatrième étage, perce à jour la concierge érudite. Le nouveau résident du cinquième, Kakuro Ozu, esthète et humaniste, ne se laisse pas non plus duper par l'apparente bêtise de la gardienne. Entre ces trois êtres se nouent des relations d'amitiés et d'émulation intellectuelle. Ils se livrent, avec jubilation, à une analyse fine, insolente et ironique de leur époque et de leur entourage. Tout le monde est crucifié sur l'autel de leur verve assassine, de la bourgeoise névrosée aux chiens permanentés.

En 2007, il y a eu Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel. En 2008, ce fut Journal d'une femme adultère de Curt Leviant. Pour 2009, j'annonce L'élégance du hérisson comme roman de l'année! J'en avais tant entendu vanter les merveilles ou énumérer les défauts que j'ai pris mon temps avant d'en commencer la lecture. Si j'avais su... Dès la première page, j'ai ressenti cette sensation qui m'est familière, bien que rare: la certitude d'être en relation avec LE livre, celui qui, parmi tant d'autres, m'empêchera de dormir avant d'en avoir atteint la dernière page. J'ai été plus que séduite, enchantée dirais-je, par la qualité de la narration. On touche vraiment avec ce texte à ce que j'appelle dans mon petit jargon à moi, hérité de deux ans de khâgne, l'art du récit. Pas de temps morts inutiles, pas d'effets superfétatoires. J'ai particulièrement apprécié la construction du récit, avec les deux voix narratrices, celle de Madame Michel et celle de Paloma. Ce sont deux points de vue sur l'existence, l'une du haut de l'expérience, l'autre riche de bon sens élémentaire. Ma sensibilité grammaticale de khâgneuse a été touchée par les déclarations d'amour à la langue française. J'en livre ci-dessous quelques morceaux choisis.

P 84: "Je suis esclave de la grammaire [...], j'aurais dû appeler mon chat Grévisse." dixit Madame Renée

P 168: "Moi, je crois que la grammaire, c'est une voie d'accès à la beauté. Quand on parle, quand on lit ou quand on écrit, on sent bien si on a fait une belle phrase ou si on est en train d'en lire une. On est capable de reconnaître une belle tournure ou un beau style. Mais quand on fait de la grammaire, on a accès à une autre dimension de la beauté de la langue. Faire de la grammaire, c'est la décortiquer, regarder comment elle est faite, la voir toute nue, en quelque sorte." dixit Paloma, qui continue comme ça pendant encore 20 lignes que je vous laisse le plaisir de découvrir.

Après lecture de telles délices, que dire de l'adaptation cinématographique de ce livre par Mona Achache, qui réunit Josiane Balasko et Garance le Guillermic?

Une réussite! J'ai entendu beaucoup de mauvaises critiques au sujet de cette adaptation, et j'affirme qu'elles sont non fondées! Pour une adaptation, il n'y a rien de grossier dans la réalisation. Mona Achache relève des paris difficiles et contourne avec habileté des écueils dangereux. Je regrette un peu la saveur du texte de Muriel Barbery, mais l'interprétation des acteurs compense sans aucun doute les coupes faites dans la narration. Josiane Balasko, tout particulièrement, fait montre d'une grâce délicate et délicieuse.

Je m'en tiendrai là pour la critique du film. Je suis plus douée, je pense, pour critiquer les livres...

Céanothes et Potentilles
7 février 2010

Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie...

Roman de Martine Pagès.

Blanche est vendeuse de fleurs. Blanche a quarante ans. Blanche se désespère autant de ses kilos superflus que de ses centimètres manquants. Blanche est seule, dans un petit appartement. Elle n'a que ses fleurs, toute sa vie sur un balcon. Ses petites journées étriquées se partagent entre un emploi qu'elle aime au sein d'une équipe qui la méprise, et des trajets en train qu'elle tente de rendre dramatiques pour en supporter l'interminable lenteur et les innombrables retards. Blanche cherche l'amour, le sel qui manque à sa vie. Alors il y a Anthony, le voisin de palier. Il y a ses yeux bleus et son blouson de cuir. Il y a son incessant et assourdissant silence. Pour attirer son attention, Blanche monte à l'assaut de sa porte close, à grand renfort de tintamarre et de tenues affriolantes.

Aux premières lignes, j'ai craint une histoire sur une célibataire pimpante, qui assume ses kilos et son addiction au chocolat à tartiner et à la vodka. J'ai craint une bluette insupportable dans le genre de celles que vit Bridget Jones. Rien de tout ça. Blanche est une héroïne attachante et inquiétante tout à la fois. Sa folie amoureuse, presque adolescente, pour le bel indifférent fait froid dans le dos. Ses plans, simples, sont dérisoires. Elle sait qu'elle se lance contre un mur et elle accepte de s'y briser. Elle sait qu'elle ne croit pas vraiment que son entreprise de séduction va aboutir. Et c'est terriblement bouleversant.


Son langage, tout en expressions désuètes et réflexions désabusées, est digne des grandes amoureuses littéraires. Anthony est là, sur son palier. Il donne un visage et des yeux bleus à l'amour, mais plus que l'homme, c'est l'amour qu'elle aime, c'est l'amour qu'elle veut. Sur les rythmes d'Elvis et de la Môme, elle vit une passion transfigurée.

La préface de Philippe Leroy-Beaulieu, singulier et émouvant poème, est à lire et à relire en épilogue, en épitaphe.

Les céanothes, les potentilles, les impatiences, les hortensias, les luzernes, les rosiers, les pétunias, les bégonias nains, les thuyas, les lavandes, les pivoines, les ficus, les lilas, les coquelicots, les pissenlits, les chrysanthèmes composent une symphonie florale, colorée et parfumée qui accompagne les malheurs de Blanche. Loin d'être un fastidieux cours de botanique appliquée, ce roman se grignote page après page, s'effeuille, passionnément, à la folie.

Enclave, roman
30 janvier 2010

les laissés-pour-compte d'un conflit qui s'achève sans eux

En janvier 1945, c'est la débâcle dans les rangs de l'armée du Reich et du parti nazi. Les Allemands abandonnent la scierie de Medved' en Slovaquie, au nord des Carpates. Le camp de travail n'est pas vide. Les détenus, cent cinquante hommes et une vingtaine de femmes ont été abandonnés, livrés à leur sort au cœur de la forêt slovaque et de l'hiver meurtrier. Mais il faut survivre, prouver à l'ennemi que son départ n'est pas la fin. La communauté se réorganise avec, à sa tête, Dankso. Tous attendent un chef pour réapprendre ce qu'est la liberté. Dans un premier temps, les prisonniers veulent échapper à l'enceinte du camp, fuir les mois de souffrance derrière les barbelés. Mais le lieu est une enclave, coincé entre les flots impétueux de la Strigina Bystrina et les infranchissables monts Tatras. Acculés, les survivants réinvestissent le camp. Dankso met en place la république démocratique de Medved'. Le jeune Matthias se voit confier une mission : écrire, raconter la vie de son peuple. Et sous sa plume, on constate l'avènement d'une nouvelle dictature, menée par un homme qui se laisse dominer par l'avidité et le goût du pouvoir. Matthias écrit pour que cette page d'histoire suspendue et ignorée ne soit pas perdue. Mais une question se pose : écrire permet-il de sauver du désastre ?

Philippe Carrese réussit une impressionnante performance : traiter un sujet lourd de mémoire et de « déjà-dit » dans une prose simple et libre d'emphase. Avec discernement, il évite les poncifs et les écueils de la littérature concentrationnaire ou post-Shoah. Non pas que cette littérature est mauvaise. Mais un énième récit dans la veine de ceux de David Rousset ou Jorge Semprun n'aurait rien apporté d'essentiel à la connaissance et à l'appréhension de cet épisode historique. La phrase inaugurale, « Ils sont partis ce matin. », répétée dans les premières pages, est riche de tout ce que le texte n'a pas eu besoin de dire : les tortures, l'horreur, les détails de la vie concentrationnaire. Cette simple phrase marque la fin d'une époque, la transition entre l'avant et l'après. Elle permet au lecteur d'investir le texte sans repasser par les récits que l'on connaît déjà.

Bien que d'une facture simple, le texte est riche d'échos littéraires. J'y ai trouvé des teintes mythiques, tout particulièrement présentes autour de la Strygina Bystrina. Cette rivière a tout d'un Styx des temps modernes : elle empêche les morts de rejoindre le monde des vivants. Et les détenus de Medved' sont bien morts aux yeux du monde. Ils sont les laissés-pour-compte d'un conflit qui s'achève sans eux.

Un épisode, très court, permet de reconnecter le récit avec la réalité : l'arrivée de deux échappés des marches de la mort, anciens prisonniers d'Oswiecim (Auschwitz). Medved' n'est pas un cas isolé, si jamais on en doutait. L'évocation, en quelques paragraphes, de l'immense usine de la mort polonaise, comble les blancs de la narration. Là encore, l'auteur a su ménager le lecteur en ne lui répétant pas ce qu'il avait déjà lu.

Le récit se déploie dans un premier temps sur trois jours, puis sur un dernier jour, et enfin vient l'après, bien plus tard. L'ellipse de plusieurs mois entre la première et la seconde partie a fait naître chez moi une avidité de lecture. Les analepses dévoilent avec finesse et pudeur un quotidien redevenu trop banalement barbare pour être décrit. Philippe Carrese nous épargne une relecture fastidieuse des systèmes totalitaires.

Dès le début, quand Anja confie à son fils, le jeune Matthias, la mission d'écrire l'histoire du peuple des survivants, j'ai entendu les échos d'une lecture qui a laissé en moi une marque profonde, Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel. J'ai craint que Philippe Carrese n'emprunte la même voie que Claudel. Heureusement, le compte rendu est tout autre, et sa tenue elle-même est différente. Mais un point commun relie ces deux romans: le rapport est un texte qui angoisse, qui suscite les dissensions. L'écriture est une arme, je ne fais que reprendre un thème bien ancien. Le texte de Carrese en est une illustration réussie.

Matilda

Folio Junior

30 janvier 2010

Une Carrie des bacs à sable...

Roman de Roald Dahl.

Cinq ans à peine, et Matilda est déjà "une adorable petite dévoreuse de livres." (p.11) Après avoir englouti tous les livres pour enfants de la bibliothèque, elle a lu l'intégrale de Charles Dickens et de Jane Austen, et elle se régale des textes de John Steinbeck et d'Ernest Hemingway. Mais ses parents sont loin d'éprouver de la fierté pour leur petit prodige. Le père est un concessionnaire automobile verreux, la mère est incapable de passer une journée sans jouer au Loto ou sans regarder ses feuilletons à la télé. Matilda est l'objet de leurs continuelles brimades et moqueries. Haute comme trois pommes, elle n'en a pas moins du caractère et le sens de la justice. Elle décide de se venger avec des facéties d'enfant, en s'en prenant essentiellement aux cheveux de son père, avec de la glu, de la lotion décolorante ou des histoires de fantômes. C'est à l'école qu'elle fait surtout montre de son génie. La douce institutrice, Mlle Candy, a fort à faire pour la soustraire à l'acharnement haineux de Mlle Legourdin, la directrice de l'établissement. Mais les enfants le savent, les miracles existent.

Voilà une bien charmante histoire. Un conte de fées des temps modernes. Tout y est: les parents qui abandonnent leur enfant, la vilaine sorcière, les fées charitables, et l'enfant héros. Je ne connais pas les noms des personnages dans la version originale, mais la traduction est savoureuse. Les parents de Matilda répondent au patronyme de Verdebois, tout à fait approprié quand on sait comment le père bidouille les moteurs de voitures avec de la sciure de bois. M. et Mme Verdebois sont d'immondes bestioles xylophages. Les livres sont faits de pâte de bois. Les parents Verdebois sont donc d'infâmes empêcheurs de tourner en rond dans le monde des livres. C.Q.F.D!

Sous son apparence de dompteur de fauves, Mlle Legourdin répond bien à son nom, et assume sa réputation d'ogre de la cour de récréation. Les fées tutélaires sont Mme Folyot (presque Folio), la bibliothécaire, et Mlle Candy, l'institutrice. La première ouvre à l'enfant le monde des livres. La seconde, malgré son passé de Cendrillon, est aussi une fée. Elle protège les dons de Matilda. Son nom évoque la douceur des sucreries dont se régalent les gamins. Elle est un peu agaçante tout de même avec son éternelle gentillesse et son regard de Calimero... Et comme dans tout conte de fée qui se respecte, tout est bien qui finit bien: les méchants ont été boutés hors de la place, et les gentils prennent leur aise devant une tasse de thé et des tartines de confiture!

Le plus drôle, c'est quand Matilda se révèle être une Carrie des bacs à sable. Le conte pour enfants perd de sa mièvrerie et gagne en férocité et en drôlerie. Les illustrations de Quentin Blake soulignent le côté un peu farfelu des personnages. Loin des rondeurs habituelles que nous sommes habitués à voir dans les albums pour la jeunesse, le trait de Quentin Blake ressemble aux dessins satiriques des journaux.

Le texte se lit à toute allure. Normal, me direz-vous, c'est pour des enfants de 10 ans... Quand j'avais 10 ans, et que je l'ai lu pour la première fois, je l'ai dévoré aussi vite. Je m'étais promis de le relire, et je procrastinais depuis trop longtemps. Voilà qui est fait!