La règle du jeu nº 35
EAN13
9782246690887
ISBN
978-2-246-69088-7
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
REVUE LA REGLE
Nombre de pages
288
Dimensions
22 x 15 x 0 cm
Poids
404 g
Langue
français
Code dewey
320

La règle du jeu nº 35

Grasset

Revue La Regle

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APPRENTI-JUIF?>PAR YANN MOIX
§. - Depuis le temps que je me sens juif, il serait temps que je le devienne.
§. -Je suis en train de devenir juif. Tranquillement, sincèrement : à mon rythme. Sans besoin du sang de ma mère. Je me fiche infiniment de savoir si c'est ma mère qui m'a mis au monde C'est moi qui me suis mis au monde, le m'y mets tous les jours (au monde). Tous les jours, j'essaie de m'y mettre (au monde). Qu'une biologie ait été nécessaire pour cela, et sous la forme apaisante, humaine, nourricière, obligatoire, d'une mère, je ne le nie pas. Mais pour le reste, j'ai appris à me faire tout seul. Pas tout seul comme un grand, non : tout seul comme un petit. Je suis en tram de devenir juif petit à petit
§. -Je ne sais pas si je me sens juif, ou si je sens que je le suis.
§. - Je n'essaierai pas d'être juif de naissance, parce que c'est trop tard d'une part, et, d'autre pari, parce que la naissance comme identité, comme identification, comme appartenance, comme destin, je trouve que ça fait trop nazi. Je ne veux pas être juif selon la définition de la Gestapo, Je ne veux pas être juif avec du sang juif, mais avec mon sang. Le seul sang que je possède, et qui est le mien. Je n'essaye pas d'être juif avec le sang sanguin de ma mère, avec ses plaquettes, son hémoglobine, son rhésus Je ne veux pas être juif avec le sang autres.§. - Je suis en train de devenir juif par le cerveau. Pas par le sang, mais par la lecture. Par des heures passées à lire des textes. Ma mère n'est pas juive, mais les textes que je lis, et qui me mettent au monde tous les jours, qui accouchent de moi à chaque instant, les textes que je lis, eux, sont juifs. C'est la Torah qui est enceinte de moi. Je suis en train de devenir juif en lisant.
§. - Devenir juif non par le sang, mais par le sens. Devenir juif par calembour !
§. -Je me connais : je n'aurais pas supporté d'être juif en naissant. Je n'aurais pas supporté qu'on me demande d'être ce que je préfère en réalité devenir. Alors je suis en train de devenir ce que d'autres ont toujours été. Certains sont totalement juifs le jour où ils naissent, peut-être que je serai totalement juif le jour où je mourrai. J'ai tout mon temps.
§. - On ne peut pas devenir juif si on n'a pas tout son temps. Si je voulais être juif tout de suite, là, maintenant, il faudrait que je sois catholique, parce que les catholiques adorent ce qui advient hic et nunc, en une fraction de seconde, d'un coup d'éclair. Les catholiques raffolent de ce qui foudroie. Mais un problème se pose : on ne peut pas exactement être juif et catholique. On le pourrait, mais on ne peut pas. On le pourrait, parce que les catholiques ont continué le judaïsme. Sauf que continuer le judaïsme, c'est cesser d'être juif. Un juif ne continue pas le judaïsme : il l'approfondit, il le creuse, il le recommence, il y retourne, il s'y replonge, il s'y enfonce, il s'y engloutit. On est juif par compréhension, et catholique par extension.
§. - Je suis en train de devenir juif parce que ma famille descend des Marranes et que les Marranes sont des juifs qui ont été obligés de devenir catholiques pour sauver leur vie. C'est-à-dire que je suis en train de (re)devenir juif. Peut-être que juif, après tout, ce n'est pas quelque chose qu'on devient, mais c'est quelque chose qu'on redevient. J'aimerais donc redevenir ce que je ne suis pas encore.§. - Je suis venu au monde, au beau milieu d'un calendrier chrétien, et, sans que personne ne me demande mon avis, j'ai été baptisé. Ma croyance a été décidée ce jour-là. Mes convictions intimes, profondes, internes, solitaires, philosophiques, théologiques, ont été entérinées, officialisées, déterminées, enregistrées.
§. - Des gens que je ne connaissais pas m'ont conduit dans une église pour me livrer à cette cérémonie qui, pour moi, n'est rétrospectivement qu'une mascarade. Être juif par la naissance, à la naissance, je ne trouve pas ça très intelligent, mais devenir catholique six mois après, c'est encore plus con !
§. - À la limite, chez les juifs, si tu es né, c'est que tu es juif, et si tu es juif, c'est que tu es né. Naître juif et naître, c'est la même chose. Tandis que chez les catholiques, tu nais rien du tout et, quelques semaines plus tard, on considère qu'il est grand temps que tu deviennes le fils du Fils du Père.
§. -J'ai l'impression qu'en me baptisant, on a voulu m'empêcher d'être juif !
§. - Ce que j'aime aussi dans le judaïsme, c'est l'absence de Dieu. Dans le judaïsme, c'est d'abord l'athéisme que j'adore ! C'est une religion qui me permet de ne pas « croire » en Dieu. Ni tout de suite, ni plus tard. Ni un peu, ni beaucoup. Ni passionnément, ni modérément, ni bien, ni mal. Ni passablement. Ni aveuglément Ni médiocrement. Ni brillamment.
§. - Ce qui me fascine dans le judaïsme, c'est qu'il fout la paix aux gens avec Dieu. Le judaïsme te laisse croire à ta guise, il s'en fiche totalement. « Croire », ce n'est pas juif. Ce qui est juif, c'est comprendre. Croire, c'est catholique.
§. - La religion catholique est épuisante parce que l'invention de la foi pose le problème logique de sa vérification, d s « preuves ». On s'épuise, dans les Églises de tous les temps à toutes les conjectures, finissant par établir que la preuve absolue des preuves est la totale absence de preuves !
§. - Devenir juif, c'est devenir la personne qu'il aurait fallu qu'on soit le plus tôt possible (mais ça n'a pas été possible pour un tas de raisons) : soi.
§. - Devenir juif, pour moi, c'est précisément ne pas appartenir à un groupe. Être juif. c'est échapper à tout communautarisme. Mais c'est être soi parmi d'autres juifs : être soi, ce n'est possible que si les autres sont les autres. Et les autres qui sont les autres, c'est la définition de la communauté. Les antisémites aimeraient que la communauté soit le synonyme du communautarisme. La communauté, c'est précisément ce qui empêche le communautarisme, qui est un mot inventé par des gens qui s'excluent d'abord, alors que s'inclure est précisément la définition de la liberté individuelle. La communauté est le décor naturel de l'individu. De plus, la communauté des juifs a choisi d'être la communauté des hommes. Que serait un communautarisme des hommes ? Sinon un concept inventé par les ennemis de l'humain.
§. -Je suis en train de devenir juif parce que les parias forment une communauté qui me plaît plus que la communauté de ceux qui ne le sont pas.
§. - Le judaïsme est le point de départ que je me suis choisi comme point d'arrivée.
§. - Le catholicisme n'est pas l'accomplissement du judaïsme. Laccomplissement du judaïsme, c'est moi.
§. - Devenir juif, c'est oser penser avec mon intelligence propre : c'est la liberté qui est offerte à ma pensée de penser ce qu'elle veut, mais aussi ce qu'elle peut. Le judaïsme, qui commence avec la lecture des textes, a cette particularité de montrer que les limites d'une intelligence ne la borne pas mais qu'avec ces limites, ces impuissances, ces lacunes, on a accès à une vérité possible, à une vérité aussi. Comme s'il y avait une intelligibilité propre à chaque intelligence, une leçon profitable à chaque type d'intellect, un enseignement digne, profond, subtil, pour toute intelligence qui s'y intéresse, s'y consacre, ou s'y voue. Le judaïsme est toujours un apport : l'intelligence y récolte toujours plus de subtilité qu'avant de s'exercer sur les textes. Le judaïsme, en quelque sorte, rend l'intelligence intelligente. Le gain d'esprit, de finesse, est toujours porté à l'actif. Chez les catholiques, l'idiot est promis à une vision idiote de Dieu, l'intelligent à une vision intelligente de Dieu, le subtil à une vision subtile de Dieu, l'ennuyeux à une vision ennuyeuse de Dieu. Le rapport de gain est de 1 à 1. Il n'y a pas d'effet de levier. Dans le judaïsme, l'idiot n'est promis à rien car lire, ce n'est pas pour les idiots. On ne peut pas, en toute logique, être juif et idiot : se pencher sur des mots, des paragraphes, des chapitres, des paroles, ce n'est possible que pour des intelligences. Il y a un élitisme juif qui n'est pas déplaisant. Dans le judaïsme, l'intelligent aura la possibilité d'avoir une vision géniale de Dieu. Il y a un effet de levier. Le subtil a...
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