Le règle du jeu nº32
EAN13
9782246690856
ISBN
978-2-246-69085-6
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
REVUE LA REGLE
Nombre de pages
300
Dimensions
23 x 15 x 0 cm
Poids
350 g
Langue
français

Le règle du jeu nº32

Grasset

Revue La Regle

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DIT À NEW YORK?>PAR BERNARD-HENRI LÉVY?>On trouvera ici les textes de trois conférences prononcées par Bernard-Henri Lévy à New York University en 2005 et 2006.Le texte sur Sartre et les juifs (30 septembre 2005) est issu d'un colloque organisé par le Center for French Civilisation and Culture.La conférence sur Romain Gary (4 mai 2006) s'intégrait à un colloque organisé notamment par Paul Audi intitulé « The world of Romain Gary ».Quant à la conférence sur Levinas (9 mai 2006), elle a été prononcée en ouverture d'une journée d'études coparrainée par l'université et les deux consulats de France et d'Israël à New York.Aucun de ces trois événements n'aurait été possible sans la vigilante et savante attention de Tom Bishop. Qu'il en soit remercié.?>SARTRE ET LES JUIFS?>Merci, Edward Sullivan, merci beaucoup de ces mots de bienvenue. Et merci d'avoir exhumé, dans votre présentation de mon travail, ces deux petits livres qui ne sont pas les plus connus de mes livres et qui sont des textes sur Piero della Francesca et Mondrian. Je suis heureux d'être là, aujourd'hui, au cœur de ce colloque sartrien. Je n'ai pas pu assister au début de vos travaux et je le regrette — mais je suis heureux d'être là pour traiter de ce sujet sensible entre tous qu'est la question du rapport de Sartre aux juifs, à la question juive, au nom juif, au nom de juif.Toutes les questions sartriennes sont, je le sais bien, et par définition, des questions délicates et sensibles. Je lisais encore hier, dans le New York Times, un article sur les relations de Simone de Beauvoir et Sartre. C'était un article qui faisait la une du supplément culture du journal. Et le ton du papier — ainsi que le ton des témoignages et déclarations qu'il citait — montrait bien que, vingt, trente, cinquante ans après, on est encore, là, à proximité d'une matière hautement inflammable et fissile. De même pour la question de l'attitude de Sartre pendant les années pétainistes. Vous connaissez, n'est-ce pas, ma thèse sur le sujet ? Ce n'est, d'ailleurs, pas une thèse mais la stricte vérité : le Sartre de Sous la botte et de Socialisme et Liberté, l'ami de Cavaillès et Desanti, s'est plutôt très bien conduit pendant cette sombre période et s'est incontestablement engagé dans la résistance antinazie. Or idem, donc, pour cette affaire de Résistance de Sartre qui, chaque fois qu'elle est abordée, fait débat et déchaîne les passions. Eh bien il en va de même pour cette question-ci qui est la question de Sartre et les juifs. C'est l'une des questions de plus haute tension, c'est l'une des questions, je le répète, les plus explosives du champ des études sartriennes. Et je vous sais gré, cher Tom Bishop, cher Dean Sullivan, chers amis de NYU, de m'avoir donné l'occasion d'y revenir et, peut-être, de l'approfondir.Elle est explosive, déjà, parce que, dès qu'elle est évoquée, dès que l'on prononce ces mots, juste ces mots, « Sartre et les juifs », on a, comme toujours, mais peut-être plus que toujours, deux positions radicalement adverses qui se dégagent. D'un côté, il y a ceux qui, comme Claude Lanzmann, comme Robert Misrahi, comme Jean Daniel, nous assurent que la parution des Réflexions sur la question juive fut un événement libérateur, une cérémonie de naissance ou de renaissance ; il y a ceux, oui, qui, comme le futur auteur de Shoah, racontent comment, après la lecture des Réflexions sur la question juive, ils se sentirent respirer autrement, marcher autrement, être autrement — ils reprirent l'habitude, confient-ils, d'aller la tête haute et, grâce à ce livre, de n'avoir jamais plus la tentation de la baisser ; il y a tous ces jeunes juifs de 1946 qui, pour certains d'entre eux, sortaient des maquis et de la résistance antifasciste, il y a ces jeunes juifs souvent héroïques et dont le moins que l'on puisse dire est qu'ils n'avaient pas particulièrement courbé l'échine ou baissé la tête, et pour qui la parution de ce petit livre fut néanmoins vécue comme un événement énorme, un baptême, une grâce dont la fonction fut de leur rendre, encore et encore, l'honneur et la fierté d'eux-mêmes. les Réflexions ? Une prodigieuse machine, se souviennent ces juifs-ci, à tenir l'échine et la nuque définitivement raides et droites.Et puis vous avez, en face, d'autres intellectuels — il faut les citer, eux aussi — comme Henri Meschonnic, comme Pierre Birnbaum, ou, ici même, il y a sept ans, dans un colloque sur les Réflexions sur la question juive,à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'édition américaine du livre, comme Susan Suleiman, qui nous disent, au contraire, qu'ils ne peuvent pas, aujourd'hui, avec le recul, relire ce texte de Sartre sans ressentir un réel malaise. Je n'étais pas à ce colloque de 1998 mais j'en ai lu les actes. Et je dois dire que le texte, par exemple, de Susan Suleiman est un bon texte, de bonne tenue, mais qui crée, lui-même, un certain malaise. Est-il possible de dire, comme elle le dit, qu'il y a une symétrie parfaite, dans les Réflexions sur la question juive, entre la position de Sartre et la position du SS ? Est-il raisonnable d'affirmer, comme elle le fait et comme elle le refera, plus tard, avec plus de violence encore, dans le colloque organisé, à propos de Sartre et la question juive, par cette maniaque de l'antisartrisme primaire qu'est devenue Ingrid Galster, est-il raisonnable d'affirmer que l'usage même du signifiant « question » dans la formule « la question juive » suffit à instiller dans le discours sartrien quelque chose du dispositif qu'il prétend démonter ? Est-il acceptable de soutenir, comme ils le font tous, Pierre Birnbaum comme Susan Suleiman, qu'il y a une contamination du texte sartrien par la problématique de la race et du racisme que lui léguait en quelque sorte, fût-ce à son insu et de façon contingente, l'air du temps des années quarante ? Acceptable ou non, c'est un fait. Et, de même qu'il y a des gens pour qui le texte sartrien est un texte libérateur, de même vous en avez d'autres, vous avez des spécialistes de l'œuvre de Sartre, voire, parfois, des sartriens, pour voir ce même texte comme un texte compromis, corrompu, un texte partageant les pires présupposés du dispositif qu'il avait, en principe, la tâche de détruire.
Voilà. C'est cela qui attire, déjà, l'attention. Et c'est de mon malaise face à ce malaise, de mon malaise et de mon embarras face à cette opposition des deux points de vue, que je voudrais aujourd'hui partir.
Qu'est-ce qui est vrai, d'abord, dans le « second » point de vue ? A-t-il, comme on disait dans ma jeunesse, un « noyau rationnel », et lequel ?Ce qui est vrai, c'est que, lorsque l'on relit les Réflexions avec le regard d'aujourd'hui et à partir de ce que nous savons aujourd'hui, on ne les lit pas comme elles furent lues au moment de leur parution. Susan Suleiman, dans son intervention de 1998, a d'ailleurs l'honnêteté de dire que, ce malaise dont elle parle, c'est aujourd'hui qu'elle le ressent, vraiment aujourd'hui, et qu'elle n'en eut pas conscience à l'époque de sa première lecture. Lecture en 1946, lecture en 1998... Une lecture libératrice il y a cinquante ou même soixante ans — une lecture difficile, embarrassante, troublante, à l'âge contemporain... Pourquoi pas ? Ne savons-nous pas cela depuis toujours ? Il y a des textes de Borges sur cette question, n'est-ce pas ? Il y a des belles pages de Borges sur cette idée qu'il y a une histoire de la lecture et que cette histoire a au moins autant d'importance que l'histoire de la production des textes et de la littérature ? Alors, oui. Peut-être est-on, là, en effet, au cœur d'un événement typique de cette thèse borgésienne. Peut-être est-ce une séquence particulièrement tendue, particulièrement riche, de cette relation entre l'histoire de l'écriture et l'histoire de la lecture. Ce qui est exact en tout cas, c'est que, quand on relit ce texte aujourd'hui, on ne peut pas ne pas être sensible, dans le lexique sartrien, dans la tonalité du texte, dans certains tours de sa syntaxe ou de sa rhétorique, à un je ne sais quoi qui trahit, je ne dirai pas une contamination du texte par l'antisémitisme régnant de l'époque, je ne dirai pas cela, non, mais des échos tout de même très ét...
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