Ce que je crois
EAN13
9782246805724
ISBN
978-2-246-80572-4
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
CE QUE JE CROIS
Dimensions
18 x 11 cm
Poids
217 g
Langue
français
Fiches UNIMARC
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Ce que je crois

Grasset

Ce Que Je Crois

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SCRUPULES. UN MOT AMBIGU?> ON n'écrit pas sans scrupules sous un tel titre. Et pourquoi moi ? Quel droit ai-je à le faire ? Je suis d'une manière très générale plein de méfiance pour les « je », mais plus particulièrement pour le mien, si je puis dire, et, à l'instant de commencer une telle profession de foi, j'espère que mes lecteurs sont dans la même disposition et je les prie de ne voir dans ces déclarations aucun orgueil, aucune vaniteuse assurance, ni surtout aucun désir de séduire qui que ce soit à mes pensées. Il ne s'agit que de chercher ensemble la vérité. Au delà de ma propre foi, je n'ai jamais cessé de sentir que chacun vit comme il peut. Le débat avec soi-même est le plus difficile qui soit et l'honneur d'un homme est souvent à la mesure de cette difficulté même. Ainsi suis-je plein de respect et d'amitié pour beaucoup d'hommes qui croient ce que je ne crois pas ou ne croient pas ce que je crois. Sans doute, quand on croit ensemble, la vie en est plus plaisante et plus chaude. Mais que chacun croie ce qu'il croit, pense ce qu'il pense. J'ai horreur du dogmatisme et du prosélytisme, et je ne me cherche point de disciples.« Ce que je crois », je pensais d'abord le bien savoir et pouvoir répondre sans peine quand on m'a mis devant la question. Et puis, j'ai vérifié, à l'épreuve, en écrivant ce petit livre, que je le savais mal. On vit, on croit, mais c'est dans une sorte d'inconscience. J'ai été bientôt devant toutes mes contradictions.
Il y a aussi que ce petit mot, croire, est le plus ambigu des mots et peut exprimer des attitudes de l'esprit assez contradictoires, la crédulité la plus naïve et aussi bien l'engagement lucide le plus passionné. Il y a croire et croire. C'est croire que suivre la tradition et de se soumettre, passivement ou activement, à de vieilles croyances, mais c'est croire aussi que de construire courageusement sa foi, et, à tous risques, de la vivre. Il y a la crédulité et la foi. Il y a la clientèle des charlatans. Mais la foi ne vaut que quand elle est beaucoup plus que croyance, quand elle est action et volonté.
Et encore : ce que croit un savant, c'est tout ce qu'après d'infinies recherches il se juge décidément autorisé à croire, d'ailleurs encore sans dogmatisme. Mais la plupart des hommes croient bien plutôt ce que leur ignorance même les laisse croire.Les domaines de nos croyances sont généralement vagues et confus. Ce que nous croyons, c'est, en fin de compte, ce dont nous ne sommes pas très sûrs, ce que l'on ne sait pas bien. Cela ne veut pas dire que nous n'y croyions pas très fort. Je me méfie de tous ceux qui prétendent se faire croire et que l'on doit croire toujours, diseurs de bonne aventure, prophètes, jeteurs de sorts... Je ne me vanterai pas, quant à moi, de ne croire que ce que je sais. Je sais si peu qu'à ce compte, je n'aurais sûrement pas de quoi vivre. Nous en sommes presque tous là. Nous ne cessons par nécessité de nous faire crédit à nous-mêmes et aux autres, et la monnaie de nos plus grands sentiments et de nos idées les plus hautes n'est souvent guère plus valable que le nickel frotté ou le papier sali de nos échanges ordinaires. Notre langage couvre ou passe par profits et pertes bien des banqueroutes. Mais il est vrai qu'une fois alerté, je m'interdis de croire ce que je ne sais pas, plus exactement ce que personne ne saura jamais.Il se fait sur ce point un partage entre les hommes. Pour les uns, c'est justement ce qu'ils ne savent pas qu'ils croient, et certains, de cette humeur, croient d'autant plus frénétiquement qu'ils savent moins. Les autres voudraient pouvoir ne croire que ce qn'ils savent. Cela fait deux espèces qui quelquefois ont peine à vivre ensemble, à s'endurer et à se souffrir. Chacune peut paraître à l'autre absurde et un peu coupable. Je suis sûrement de la seconde.
J'entends bien qu'il y a savoir et savoir, et qu'on peut savoir autrement que d'un savoir conceptuel, rationnel et dialectique, mais il me faut bien reconnaître que je suis le plus souvent sur mes gardes et un citoyen difficile, indocile et plus prêt à rechigner qu'à obéir. Il ne m'est pas du tout naturel de dire oui, comme les Pouvoirs toujours nous le demandent. Je pense qu'on est plus homme, étant enclin à dire toujours d'abord non, quitte à se reprendre ensuite et à s'engager par un oui réfléchi et même dès lors entêté. Je crois donc par préférence ce que je sais, mais, au-delà, je crois à ce que je pense être autorisé à espérer. On croit toujours un peu plus qu'on n'a pensé. Je veux dire que s'ouvre toujours, au-delà de toute idée à laquelle on tient vraiment, le ciel de ce qu'on espère. Renan aimait citer ces vers de la liturgie chrétienne : Praestet fides supplementum sensuum defectui1.
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