au royaume des coraux de zanzibar à la grande comore
EAN13
2000037445131
Éditeur
Grasset
Date de publication
Nombre de pages
247
Langue
français

au royaume des coraux de zanzibar à la grande comore

Grasset

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I?>« Messieurs, veuillez noter ma nouvelle adresse : Palais de l'Elysée, Paris. » La lettre est adressée à Truffaut et signée « Mme de Gaulle », qui tient à recevoir les catalogues fleuris de la célèbre maison.Les écoliers ont parfois des images hardies : « En été, les fleuves coulent à sec » ; « Environné par l'ennemi, Roland donna des coups de corne » ; « Sous une pluie battante, l'armée mordit la poussière » ; « Il tira son épée et fit feu ». Et celle-ci : « La France décapitée releva la tête ».Ce n'est pas qu'en 1958 la France fût décapitée. Elle aurait eu plutôt trop de têtes, l'une chassant l'autre à cadence précipitée, sous forme de ministères éphémères, sans assise ni crédit. L'instabilité gouvernementale était la tare de la Troisième République ; pire sous la Quatrième, elle sera la cause principale de sa chute.Nous sommes en janvier 1959. La France relève la tête. Pilote mûri par douze ans d'amère solitude, le Général est à la barre et saura commander. Non que l'attende une route facile, vent sous vergue, brise établie et sans avoir à manœuvrer.Problème numéro un, lancinant, l'Algérie.Nous avions visité l'Algérie, May et moi, en 19262. Embarqués à Marseille sur Lamoricière, sitôt rangé le Château d'If, un furieux coup de tabac nous assaille et malmène le paquebot pendant toute la nuit. Roulis à chavirer, avaries à l'accastillage, accidents à bord, j'avais eu mauvaise impression du bâtiment et douté de son avenir ; je ne me trompais pas : Lamoricière coulera quelques années plus tard, par tempête de même force, en pleine Méditerranée, sans avoir éperonné récif ou épave, faisant quatre cents victimes.Mais lors de notre traversée en 1926, la bonace était survenue en vue d'Alger, et le navire avait accosté à quai sans heurts. Nous avions parcouru et visité l'Arba, l'Atlas tellien, Bir-Rabalou, Aumale, les hauts plateaux, l'oasis de Bou-Saâda, Blida, les gorges de Palestro, Cherchell et Alger, trouvant partout bon accueil dans le calme et la prospérité. L'« Algérie de Papa » ? N'en sourions pas, elle mérite respect.Respect dans l'émotion. La prise d'Alger le 5 juillet 1830 par le général comte de Bourmont est le dernier cadeau de la monarchie au peuple français qui, néanmoins, renverse quelques jours plus tard le roi Charles X à Paris. Louis-Philippe « ramasse la couronne dans le ruisseau » et, devenu roi des Français, entreprend avec Clauzel, le duc d'Orléans et Bugeaud, la conquête de l'Algérie, qui est achevée en 1847. Un an plus tard, il est renversé à son tour.Depuis lors, sauf une insurrection en 1871, surmontée en sept mois, l'Algérie est paisible et se développe. Le port d'Alger devient le deuxième de France. Les Algériens, comme plus tard les Tunisiens et les Marocains, combattent sous nos armes comme tirailleurs, ces tirailleurs qui reflètent leurs ancêtres, vélites romains, archers médiévaux, « enfants perdus » de Louis XIV, chasseurs de Louis XV et jeune garde de Napoléon, ces tirailleurs, qui se feront tuer pour nous en 14-18 et qui en mai-juin 40, seront les plus ardents au feu avec ceux des officiers qui ont le combat dans le sang, en sorte qu'on a pu dire, non sans injustice pour les autres, que ceux qui tombèrent alors furent « les Nord-Afs et les aristos3 ».Mais l'Europe ne se déchire pas en guerres fratricides sans en payer le prix, et ce prix est la perte de son prestige et de sa domination outre-mer. Toutes ses colonies fermenteront et, en trente ans, de gré ou de force, obtiendront leur indépendance.Empire français ? A son apogée, il est vingt-deux fois plus étendu que la Métropole4 et presque deux fois plus peuplé5. En 1959, faisons le point. S'en sont détachés : Syrie et Liban en 54, Indochine et Comptoirs de l'Inde en 54, Maroc en 55, Tunisie en 56 et Afrique Noire en 58 (se morcelant en quatorze républiques). Nous restent, et restent à l'heure où j'écris : Martinique, Guadeloupe, Guyane, Réunion, Saint-Pierre-et-Miquelon, Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, Mayotte et Wallis et Futuma.Mais en 59, l'Algérie nous restait, qui ne nous restera pas.L'insurrection avait éclaté lors de la Toussaint 1954. Nos troupes comptaient 50000 hommes. En 55, leur effectif passera à 114 000, mais la rébellion s'étend, ponctuée de massacres de Français, ainsi le 20 août à la mine de El-Halia, dans le Nord Constantinois, où le « tableau » des moujahidines6 est de 27 adultes (hommes et femmes), 8 enfants, une fillette de quatre ans et un bébé de neuf mois. Et l'on verra pire. A la violence répond la violence ; nos forces rasent des mechtas, exterminent les bandes. Entre deux races qui, hormis l'« accident » de 1871, coexistaient depuis plus d'un siècle sur une terre fertile, le fossé se creuse et ne cessera de se creuser. Vingt ans après, il n'est pas comblé.En l'année 56 — je vais à grands pas — nos forces sont portées à 400 000 hommes, dont 70 000 du « contingent ». Dès lors, l'Algérie était perdue. Expliquons-nous.L'un des pires cadeaux que la Révolution ait fait à la France et au monde est le service militaire obligatoire, sous le nom de conscription, par une loi de Fructidor An VI (1798). En 1913, tous les Français de la « classe » sont appelés pour trois ans ; après la guerre de 14-18, pour dix-huit mois ; en 28, un an ; en 36, deux ans ; en 50, dix-huit mois ; en 59 — l'année qui nous occupe — deux ans.Ainsi le contingent sous les armes comprend-il deux classes. Les jeunes conscrits, reconnus bons pour le service, sont « partis soldats » sans morosité ni joie excessives, pour tirer leur temps. Les familles acceptent la chose. C'est la loi, c'est l'usage. Mais ce que jamais n'accepteront les familles, c'est qu'un des leurs, soldat du contingent, soit tué au combat en pleine paix. En 1959, lorsqu'un « gars du pays » tombe en Algérie, c'est l'affliction dans le village, l'émotion dans le département, l'angoisse chez toutes les mères. J'en fus témoin à la Celle-les-Bordes7, en Yvelines. Le sous-préfet, voire le préfet, est présent aux obsèques. Les journaux locaux citent l'événement. L'opinion métropolitaine s'interroge, s'insurge, et bientôt vomit littéralement l'Algérie : c'est par dix-sept millions de voix contre dix-sept cent mille, c'est-à-dire dix contre une, qu'en 1962 les Français voteront « oui » au référendum larguant notre colonie.Larguant aussi les « pieds noirs ». Là est le drame.Pieds noirs, d'où ce surnom ? Est-ce à dire que les Français avaient les extrémités malpropres ? Nullement.Les conquérants, les explorateurs furent lents à concevoir qu'il fallait s'habiller comme les gens des pays conquis ou explorés. Le Norvégien Amundsen fut le premier à se vêtir de l'anorak des Esquimaux dans le Grand Nord ; avant lui on s'en allait vers le Pôle en faux-col dur, chapeau melon et peau de bique. Glacial ou torride, s'adapter au climat est primordial.Or quand les fantassins de Louis-Philippe affrontèrent le soleil africain, ils étaient aussi chaudement vêtus qu'à Lille ou Orléans, et chaussés de lourds godillots cirés noirs, à la surprise des indigènes qui, déambulant en babouches claires, jugèrent que ces roumis, supérieurs en technique et tactique, présentaient parfois d'étranges lacunes dans leur comportement, et les appelèrent, à cause des godillots, les « pieds noirs ». Le nom devait rester et s'étendre à tous les Français nés en Algérie, de parents français.Le peuplement de notre colonie, lent au début, s'était accentué après notre défaite de 70-71, s'accroissant de milliers d'Alsaciens et Lorrains, qui refusaient la sujétion prussienne et quittaient leur province pour s'installer en Algérie. En 1959, nos compatriotes étaient plus d'un million, implantés depuis plusieurs générations sur un sol où ils avaient leurs morts. Ubi mortui ibi patria. Souvent ils ne connaissaient pas la Métropole ; sous le drapeau français, leur terre, leur pays, leur patrie étaient l'Algérie. Aussi, depuis 1954, vivaient-ils dans une inquiétude qui deviendrait désarroi et désespoir en 1962, lors de l'exode de huit cent mille d'entre eux, abandonnant tout. Une page de notre histoire où la conscience française est sans motif de fierté.***Quand débute la période dont ce volume entame les souvenirs, je suis dans ma soixantième année...
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