la diable au corps
EAN13
2000037417824
Éditeur
Grasset
Date de publication
Nombre de pages
198
Langue
français

la diable au corps

Grasset

Non commercialisé sur notre site
DU MEME AUTEURChez Bernard Grasset :

Le Courrier de la Mer Blanche(Prix des Wikings 1930).

Hans le Marin.

Joelle.

L'Etoile Noire.

Une Femme .

Parti de Liverpool...

Gens de Mer.

Le Chalutier 304.

Passage de la Ligne.

Mer Baltique.

Le Pilote.

Le Voyage d'Edgar.(Grand Prix du Roman de l'Académie Française 1940).

La Carte Marine.

L'Aigle de mer.

A Destination d'anvers.

L'homme couvert de dollars.

La mer est un pays secret. (Photographies de René Jacques).

Une certaine nuit...

Poles. (L'étonnante Aventure de Roald Amundsen).

Capitaines de la Route de New-York.Chez Arthème Fayard :

Le Garçon sauvage.Chez Flammarion :

L'Homme de mer.

L'Anneau des mers. (Ed. courante et tirage limité avec des dessins de Hubert Aicardi).

Les Ecumeurs.

Les demons de la haute mer.

Les Rescapes du« Nevada ». (Grand Prix littéraire de la Mer et de l'Outre-Mer 1951).Aux Editions Larousse :

Le Voyage d'Edgar. (Edition scolaire).Aux Editions Didier :

Jacques Cartier, navigateur.Chez Georges Valois :

Crise.

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

© Éditions Grasset et Fasquelle, 2012.

9782246801597 — 1re publicationAVANT-PROPOS

Lorsqu'en 1930 j'écrivis ce roman qui parut d'abord dans la revue « Nouvel Age » dirigee par Henry Poulaille, qui fut édité ensuite par Georges Valois et réédité par Bernard Grasset, qui, encore, plus tard, devint un titre dans la collection « Le livre moderne illustré » de Ferenczi, il y avait six ans que j'avais quitté la mer. Je n'étais plus tout à fait un écrivain débutant ; quelques mois plus tôt, les Wikings m'avaient décerné leur prix pour mon récit « Le Courrier de la Mer Blanche » ; l'année précédente, Daniel Halévy avait retenu mon « Hans le Marin » pour « Les Cahiers Verts » qu'il dirigeait alors chez Grasset ; René Doumic avait accepté ma nouvelle « L'Etoile Noire » pour « La Revue des Deux Mondes ».

J'éprouvais cependant le sentiment d'être à peine engagé dans la lutte entreprise cinq ans plus tôt pour me libérer de l'oppression qui m'avait saisi au moment où j'avais été contraint de débarquer.

A des amis j'ai confié pourquoi et comment j'ai commencé à écrire ; j'en ai parlé, cet été, devant un micro ; peut-être l'ai-je aussi raconté dans quelque article.

Ne parlons pas de ma jeunesse. Disons seulement qu'elle fut dominée par une avide curiosité des hommes et du monde. Voir et connaître. Mais voir et connaître ce que mes sens, mon cœur, mon âme pouvaient appréhender, apprécier, goûter. Mon expérience de la vie, je l'ai puisée dans la vie, pas dans les livres.

Il semble que la mer ait tendu un piège à ce garçon vorace que j'étais ; ce miroir aux facettes étincelantes : le Vieux-Port, avec son eau chargée de l'inconnu du large, les grands corps lisses de ses navires, ses hommes surtout, d'une autre race, les hommes de la mer.

Elle m'apporta l'évasion que je lui avais demandée mais, par la discipline qu'elle impose, me transforma.

Avec elle on ne joue pas. Il faut voir comment on navigue ; la main tenant la sonde, l'œil guettant les feux et l'oreille les sifflets de brume, les doigts manipulant sans cesse sextant, compas, rapporteur et feuilletant les Tables de calcul. A la moindre faute, qu'elle soit commise par l'officier de quart ou le manœuvre chargé de nettoyer les crépines des pompes, elle punit. C'est elle qui m'apprit à réfléchir, à penser vite, toujours dans le réel, à prendre des décisions. Ce que je suis devenu, je le lui dois.

Une image de moi-même qu'il m'arrive de rechercher dans mon esprit, que je regarde avec complaisance, ne me reconnaissant pas, me disant que c'est moi cependant, que je procède de cet homme jeune, illustre la passion que j'éprouvais après quelques années de navigation. Arrivé un matin à Marseille, d'un long voyage, à bord de l'un de ces navires que l'Etat en 1918 avait fait construire, qui n'était ni voilier ni vapeur, qui nous avait joué les pires tours, la peau salée, l'œil dilaté par la lumière, l'oreille assourdie par les vents, je dis à ma femme tout de suite : « C'est un de ces navires que je veux commander, dès que j'en aurai le droit ». Si quelqu'un, alors, m'eût soufflé à l'oreille : « Tu seras écrivain », je l'aurais traité de fou.

Quelques années plus tard, un décret tournant la loi des huit heures (Je l'ai raconté dans « Une Certaine Nuit »1) jeta brutalement à terre les plus jeunes des officiers ; un à bord de chaque navire. Quelles malédictions jaillirent de nos lèvres !

Il fallait vivre, dans le sens le plus plat du terme ; manger et avoir un toit sous lequel s'abriter. Le 1er février 1924, j'entrai comme rédacteur à la Préfecture des Bouches-du-Rhône. On m'enferma dans un bureau où je devais établir des statistiques, où, effectivement,pendant trois ans, j'établis des statistiques.

J'avais la rage au cœur, la rage au ventre. J'écumais de mépris pour ceux qui m'avaient jeté là. Pendant dix ans avoir fait dans la joie un travail d'homme et, jour après jour, de haut en bas et de gauche à droite, aligner des chiffres sur une grande feuille double, les additionner dans un sens et dans l'autre, sans se laisser troubler par les petits fantômes qui dansaient devant les yeux, et, le soir, éprouver — malgré soi — une sorte de satisfaction parce que les totaux des colonnes s'accordaient entre eux au centime !

Il y avait autre chose, une chose assez délicate à exprimer car je ne voudrais blesser personne. Plus, peut-être, que de ma rupture avec la mer, je souffrais de la médiocrité de la plupart des hommes qui m'entouraient. Mais ils n'étaient pas médiocres dans leur essence. C'était le milieu, l'atmosphère, l'ambiance, la besogne insipide, souvent vaine, à laquelle ils étaient astreints trente ans durant qui les amoindrissaient. Les mêmes hommes mis sur le pont d'un navire ou placés aux mancherons d'une charrue, avec le ciel sur la tête, auraient été tout différents.

Je tremblais de devenir l'un d'eux, d'oublier les autres, mes camarades, qui, chaque nuit, arrachés à la couchette par le poing d'un matelot, cherchaient, le sextant à la main, à saisir une étoile, pour situer le navire.

Il fallait que je me sauve. Pourquoi ai-je choisi le moyen de l'écriture ? Par hérédité, sans doute ; mon père était journaliste. Mais, surtout, parce que je souffrais de mon passé de marin comme on souffre d'une tumeur. J'ai parfois comparé ces premiers coups de plume à des coups de lime donnés aux barreaux de ma prison. Ils furent aussi des coups de bistouri, qui me soulagèrent.

Que j'étais maladroit ! Je n'avais pas encore compris qu'il faut « écrire comme on pense »2 que l'art d'écrire est éminemment personnel, que chacun doit se forger son propre art comme Van Gogh s'est forgé le sien. Pendant deux, trois ans, je me trompais, fagotant ce que je voulais exprimer, voulant le faire entrer dans une « tournure » que je croyais être de rigueur.

Entre temps, un numéro du « Roman Littéraire » m'avait fait connaître Poulaille. Les détails donnés par la notice biographique m'avaient séduit. Fils d'un charpentier et d'une canneuse, il avait conduit et mené à bien, seul, le combat que moi-même j'avais entrepris. Il s'était délivré, libéré, en écrivant des livres d'une bouleversante vérité crue. Enfin, un homme. Je retrouvais un homme.

Ce fut un choc. Poulaille m'apporta l'espoir.Dans la « crasse » dans laquelle je pataugeais, il fut la petite flamme soudain aperçue. Il fut le pilote inattendu que le capitaine pêche du bout de son échelle de corde à la crête d'une lame brumeuse.

Que l'on n'attende pas de Poulaille un conseil nettement formulé. Il m'ouvrit un monde ; à moi de m'y débrouiller. C'est alors que j'écrivis « Ballero Capitaine », « Le Courrier de la Mer Blanche », « Hans le Marin ».

Je revois Poulaille, de passage à Marseille, le manuscrit de ce dernier roman à la main, lançant derrière lui, sur un meuble, chaque feuillet lu et murmurant : « C'est bien. Cà va ! »

Je commençais, grâce à lui, à savoir me servir de l'outil que j'avais saisi. Il me restait bien des choses à apprendre, tout seul. N'avais-je pas appris de la même manière l'art de naviguer !

Le pire — ou le mieux — était que dans ce bureau où j'établissais de...
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