L'algérie en rose.  et en rouge.
EAN13
2000037204974
Éditeur
Grasset
Date de publication
Dimensions
188 x 118 cm
Poids
200 g
Langue
français

L'algérie en rose. et en rouge.

Grasset

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ACTE PREMIER?>SCÈNE PREMIÈRE?>Mademoiselle, Emmanuele, Jean et Anne.?>Une belle matinée d'été.Tandis qu'Emmanuele joue un Rondo de Mozart, Mademoiselle la reprend : « La mesure! Plus de souplesse! Tenez-vous droite! Ne regardez pas vos mains.» Entrent les enfants : Jean et Anne.
JEAN. – Mademoiselle, rendez-lui la liberté : la demi-heure est finie.MADEMOISELLE. – Non : encore cinq minutes.ANNE. – L'Anglais va arriver. Si son train n'avait pas de retard, il pourrait être là.EMMANUELE. – Oui, mais le train a toujours du retard.MADEMOISELLE. – Tant mieux! Votre maman n'est pas revenue de sa promenade à cheval. J'aime autant qu'elle soit là, pour accueillir cet inconnu.JEAN. – Oh! maintenant, elle ne tardera plus. Il commence à faire chaud et les mouches deviennent méchantes.
EMMANUELE. – Pourvu que Fra Diavolo ne s'emballe pas... C'est ennuyeux que maman ne soit pas rentrée.MADEMOISELLE, l'embrassant.– Ne vous inquiétez pas, ma chérie, maman ne rentre jamais avant dix heures.ANNE. – Et si l'Anglais arrive?MADEMOISELLE. – Eh bien, il n'est pas nécessaire que nous soyons tous sur le pont. L'« Anglais », comme vous l'appelez, n'est pas un si grand personnage...JEAN. – Quel est son nom, déjà?MADEMOISELLE. – Fanning... Je ne me souviens pas de son prénom.ANNE. – C'est drôle de s'appeler Fanning...JEAN. – Qu'elle est idiote, cette pauvre fille!EMMANUELE. – Voyons, Jean!ANNE. – C'est toi qui es idiot.JEAN, à Emmanuele. – Nous guettons son arrivée dans le massif de troènes, près du portail. Viens avec nous.ANNE. – J'ai parié qu'il était blond. Jean a parié qu'il était roux...EMMANUELE. – Pourquoi pas brun?ANNE. – Tous les Anglais sont blonds ou roux, n'est-ce pas, Mademoiselle?MADEMOISELLE. – Pas forcément...JEAN. – Comment vous le figurez-vous? (Mademoiselle a visiblement l'esprit ailleurs. Jean insiste.) Dites, Mademoiselle, comment croyez-vous qu'il est, ce Fanning?MADEMOISELLE. – Puisqu'il vient ici au pair, pour occuper la place de votrefrère Bertrand, je l'imagine tout pareil à lui, un garçon de quinze ans, avec un teint plus clair, des yeux bleus ou gris...EMMANUELE. – C'est étrange de penser qu'aujourd'hui, dans cette famille Fanning, on guette l'arrivée de Bertrand, du Français, comme nous celle de l'Anglais, et qu'on s'efforce d'imaginer comment il est fait.
JEAN, important.– Les Anglais n'essayent jamais d'imaginer.EMMANUELE. – Pourquoi cela?JEAN. – C'est Monsieur Coûture qui l'a dit à table hier soir.MADEMOISELLE. – Vous êtes un nigaud ; vous ne comprenez rien à ce que disent les grandes personnes.JEAN. – Ah! par exemple! Monsieur Coûture n'a pas dit que les Anglais n'essayaient jamais d'imaginer?SCÈNE DEUXIEME?>Les mêmes. Blaise Coûture.?>BLAISE, dès qu'il apparaît, tout le monde se tait et se tient sur la défensive.– Non, mon enfant! J'ai dit que le peuple anglais n'était pas un peuple logicien. Vous conjuguerez cet après-midi le verbe : J'écoute les grandes personnes sans les comprendre.JEAN. – D'abord, vous n'êtes pas mon précepteur, vous êtes celui de Bertrand. C'est Mademoiselle qui est mon institutrice.
BLAISE. – Mon enfant, vous voyez, je suis très calme. Je pourrais doubler votre punition. Je vous invite seulement à ne pas ajouter un mot.MADEMOISELLE, elle embrasse Jean.– Allez jouer, allez, et ne soyez pas insolent... (Impatiente.) Eh bien, qu'attendez-vous?JEAN, tandis que les enfants sortent vers le perron.– Et moi, je suis sûr qu'il l'a dit.EMMANUELE. – En tout cas, David Copperfield n'est pas bête.ANNE. – Dès que Monsieur Coûture paraît, Mademoiselle nous renvoie toujours. Tu as remarqué?JEAN. – Non! Pourquoi?ANNE. – Tu n'es pas plus malin qu'un Anglais.Ils sortent en courant dans le jardin.SCÈNE TROISIÈME?>Mademoiselle et Blaise Coûture.?>MADEMOISELLE. – Les enfants sont très excités par l'arrivée de ce petit Anglais.BLAISE, nerveux.– Madame n'est pas encore là?MADEMOISELLE. – Elle ne tardera plus.BLAISE. – Vous saviez hier qu'elle devait sortir aujourd'hui à cheval?MADEMOISELLE. – Non, cela s'est décidé ce matin de bonne heure. Le comte de Coustous a téléphoné.BLAISE. – Il fallait m'avertir.MADEMOISELLE. – Je pensais que vous aviez entendu la sonnerie du téléphone.BLAISE. – Vous savez bien que je ne m'endors qu'au petit jour, d'un lourd sommeil...MADEMOISELLE. – Raison de plus pour vous laisser dormir.BLAISE. – Ne vous occupez pas de ma santé. Faites simplement ce que je vous prescris.MADEMOISELLE, amère.– Si je vous avais réveillé, vous auriez empêché Madame de sortir...BLAISE. – Je n'admets pas qu'on me pose des questions.MADEMOISELLE. – Je ne vous interrogepas; c'est une réflexion que je fais...BLAISE. – Gardez vos réflexions pour vous.
MADEMOISELLE. – Que vous êtes dur! C'est affreux...BLAISE, qui est allé vers la terrasse revient.– Quelle heure est-il donc?... C'est inadmissible qu'une femme jeune, une veuve, aille cavalcader ainsi avec une bande de vieux galantins... Ne serait-ce qu'à cause du scandale... Pourquoi riez-vous?MADEMOISELLE. – Pour rien...BLAISE. – Je devine votre pensée : vous me prêtez des sentiments ignobles.MADEMOISELLE. – La jalousie que vous ressentez n'est pas ignoble.BLAISE. – Je ne vous ferai pas l'honneur de me défendre. Mais quelle épreuve que d'être condamné à vivre auprès d'un être tel que vous, qui rabaisse nos intentions les plus hautes, qui ravale ce qu'ily a de plus noble en nous, de plus désintéressé... Eh bien, oui, je suis jaloux de la pureté d'une créature qui m'est confiée. Mais vous êtes incapable de rien comprendre à un sentiment de cet ordre : vous êtes une malheureuse.MADEMOISELLE. – Oui, une malheureuse.
Elle pleure.
BLAISE, violence rentrée.– Ah non! pas ça! Je vous ai avertie; quoique j'aie à souffrir, je supporterai tout de vous : ce n'est jamais de moi qu'il s'agit, vous le savez : je me suis toujours effacé, je m'effacerai toujours. Mais si vous vous obstiniez à entretenir dans votre cœur un sentiment coupable, s'il était prouvé que ma présence est pour vous une occasion de chute, alors ce serait mon devoir, comprenez-vous, mon devoir strict...MADEMOISELLE. – De me faire mettre à la porte?... Osez le dire?BLAISE. – Pour qui me prenez-vous donc? Il appartiendrait à Madame de décider : l'un de nous partirait et ce serait peut-être moi. J'ai déjà fait mon sacrifice. Après tout, que suis-je ici de plus que vous? Je suis le précepteur de Bertrand comme vous êtes l'institutrice d'Emmanuele.
MADEMOISELLE. – Bertrand n'est plus là et vous demeurez...
BLAISE. – Parce que je dois faire travailler le garçon anglais qui vient occuper sa place.MADEMOISELLE. – Allons donc! Madame vous a offert de prendre un congé... Elle vous l'a offert pour la forme... Vous savez bien qu'elle ne peut plus se passer de vous...
BLAISE, radouci.– Sait-on jamais?MADEMOISELLE. – Ah! Je trouve enfin le moyen de vous plaire!BLAISE. – Vous n'arriverez pas à bout de ma patience...MADEMOISELLE. – Ni toi à bout de mon amour.
BLAISE, à mi-voix.– Je vous interdis de me dire tu.MADEMOISELLE, de même. – J'en ai acquis le droit pourtant...BLAISE. – Taisez-vous! Une fois... j'ai assez souffert, j'ai assez expié cette minute honteuse, misérable... Dieu sait que c'est vous qui m'aviez provoqué.
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