La règle du jeu nº42
EAN13
9782246741268
ISBN
978-2-246-74126-8
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
REVUE LA REGLE (42)
Nombre de pages
329
Dimensions
2 x 1 x 0 cm
Poids
406 g
Langue
français
Code dewey
800

La règle du jeu nº42

Grasset

Revue La Regle

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Au diable, le cinéma !?>Yann Moix rencontre Philippe Sollers?>PHILIPPE SOLLERS
YANN MOIX.Moi qui admire et qui connais bien votre œuvre, il y a une question que je me suis toujours posée : la musique, vous la connaissez mieux que personne ; la peinture, je n'en parle pas ; l'architecture vous intéresse puisque vous avez fait un livre avecPortzamparc ; la littérature, évidemment. J'ai l'impression que vous êtes handicapé, atrophié d'un art qui est le cinéma. Et j'aimerais juste que vous m'expliquiez pourquoi le cinéma, ça ne passe pas.
PHILIPPE SOLLERS. Il se passe quelque chose qui, loin d'être une atrophie, est la méditation sur le fait que le cinéma n'est pas le septième art, comme on dit. C'est quelque chose de très intéressant mais je ne pense pas qu'on puisse le mettre à égalité avec d'autres arts comme la poésie, la littérature, la musique, l'architecture, la peinture.J'ai fait, pendant des années, beaucoup de contre-vidéos en accumulant des archives. Je désignerai simplement comme tentative d'aller au-delà du cinéma — c'est l'au-delà du cinéma qui m'intéresse — le film de Jean-Daniel Pollet, Méditerranée, de 1961, où j'ai participé au montage - une expérience inoubliable parce que ça nous a pris des nuits. Il fallait que géométriquement quelque chose se dise au-delà des images. Et puis le film que j'ai réalisé aussi avec Laurène L'Allinec, La Porte de l'enfer d'Auguste Rodin, où, pour la première fois, grâce à des échafaudages et avec la collaboration de la musique, on est entré enfin dans cet énorme chef-d'oeuvre que personne n'avait vu jusque-là. Quand j'ai dit aller au-delà de l'image », c'est tout le problème, c'est-à-dire qu'il faut que la vérité puisse vraiment passer à travers ce qu'on appelle les images. Vous savez que beaucoup de gens pensent que la peinture est une image. Ils n'ont aucun soupçon de ce que ça peut être que de tenir un pinceau, comme le vieux Titien qui, à quatre-vingt-dix ans, peint ses tableaux les plus sensuels et les plus érotiques avec les mains. Je me rappellerai toujours cette exposition à Venise que j'ai visitée la nuit pour être seul, avant que les Japonais reviennent, et où le public défilait à toute allure en prenant des photographies. Le public se rassemblait — ils ne regardaient pas les tableaux - à l'accueil pour regarder le petit film qui avait été réalisé sur l'exposition.Je vais vous dire que le cinéma m'intéresse lorsqu'on a une technique éblouissante avec pénétration temporelle et métaphysique sous-jacente, ce qu'on appelle, à juste titre le suspense. Il y a un maître absolu : Hitchcock. Je peux revoir indéfiniment certains films d'Alfred Hitchcock.
Y. M. Par exemple ?Ph. S. North by Northwest (La Mort aux trousses). C'est-à-dire quelque chose que je serais bien incapable de faire, il faut une technique. Ce n'est pas la peine de s'occuper de cinéma si on n'apprend pas la technique. La technique la plus importante est d'ailleurs celle de la direction d'acteur. Pour ça, il faut trouver quelque chose qui entre profondément, pas seulement psychologiquement, freudiennement, érotiquement dans ce qu'on appelle les femmes. Hitchcock est celui qui a réussi, à mon avis, il est unique sur ce plan-là. Quand vous voyez la façon dont il a utilisé la substance féminine avec cette merveille qu'est Ingrid Bergman dans Notorious (Les Enchaînés)...
Y. M.J'allais vous rétorquer, à propos d'Ingrid Bergman, que Rossellini a fait un peu la même chose.Ph. S. Comparez Ingrid Bergman chez Hitchcock et Ingrid Bergman chez Rossellini.
Y. M.Pour moi, la comparaison est vite faite ! Je suis plutôt du côté de Rossellini.
Ph. S. Vous vous trompez d'une certaine façon parce que Rossellini est dans une sorte de romantisme amoureux, etc. Tandis que Hitchcock la coince dans son anémie fondamentale. Regardez Eva Marie Saint, l'admirable menteuse de North by Northwest, et, surtout, la sublime Tippi Hedren.Et puis, il faut aussi savoir choisir ses acteurs. Dans Les Oiseaux, par exemple, Cary Grant manque, le type [Rod Taylor] est moins bon. Les Oiseaux est un film absolument extraordinaire. Ça veut dire quoi, le suspense ? Ça veut dire que quand on arrive à ce niveau-là - après North by Northwest, je ne vais plus au cinéma.
Y. M.C'est ça qui m'intéresse. Pourquoi ?Ph. S. Parce que ça ne va pas assez vite, ou alors pas assez lentement. Il y a une fausse vitesse du cinéma, une contrainte qui m'ennuie très vite. Si c'est à la télévision, je zappe tout de suite, je vais sur les documentaires, surtout les archives militaires.
Y. M.Il y a dans le cinéma quelque chose qui ne capte pas votre cerveau. Il n'y a pas de prise, en fait. Ça glisse.Ph. S. Il y a peu de place dans mon cerveau pour la pure marchandise qu'est, au fond, le cinéma. De ce point de vue, je suis assez d'accord avec Debord qui a réussi à faire In girum. C'est quand même ce qu'il a fait de mieux, les autres films ont vieilli, sont moins performants. Ça consiste tout simplement à dire qu'on peut faire du cinéma avec n'importe quoi, à condition d'avoir, derrière, une voix et un texte.Pour ce qui est de la question technique, je serai tout à fait incapable de diriger vraiment — écrire pour le cinéma, n'en parlons pas, c'est une évidence : Faulkner, Fitzgerald, etc. En revanche, passer derrière la caméra, comme on dit, demande une formidable conscience technique. Pourquoi ça ne m'intéresse pas ? Parce que je sens immédiatement les contraintes, le fait qu'il faut travailler avec les autres, être là en équipe, d'une certaine façon.
Y. M.Vous avez écrit et prouvé qu'il n'y avait pas de poésie sans pensée, pas de pensée sans poésie et donc que la littérature était avant tout un art de la pensée ; la poésie pure, c'est la pensée. Il y a une densité de pensée dans la poésie qui est fondamentale et qui apporte une forme de vérité. Est-ce que vous reconnaissez qu'au cinéma certains réalisateurs ont réussi à apporter de la pensée, comme on en a apporté en poésie ?Bon, pour vous, c'est Hitchcock. Mais est-ce que vous reconnaissez, ou pas, au cinéma le pouvoir équivalent d'apporter sa forme de pensée ?Ph. S. C'est rarissime.
Y. M.C'est rarissime, mais est-ce posszble ?Ph. S. Ce n'est pas impossible, à condition, encore une fois, d'entrer dans des passions fondamentales qui sont de l'ordre de la suspension du temps. Par exemple, certains plans de Hitchcock : il va se passer quelque chose au bout de ce couloir. Vous êtes là complètement capté parce qu'il joue sur des émotions enfantines très profondes et très lentes. Hitchcock a eu ce mot merveilleux que Truffaut ne relève pas — et c'est un tort, parce qu'il aurait dû aller là au cœur du problème. Truffaut lui dit à propos d'I Confess (La Loi du silence) : Est-ce que votre œuvre n'est pas marquée par votre éducation catholique ? Est-ce que vous n'êtes pas marqué par ça, par le péché ? » Hitchcock lui répond : « Mais comment pouvez-vous dire ça ? Je décris toujours un innocent dans un monde coupable. » Truffaut ne rebondit pas, alors que Kaplan dans La Mort aux trousses, c'est ça. C'est extrêmement fin, c'est métaphysique.
Y. M.S'il y a une œuvre dans laquelle il y a de la pensée, c'est l'œuvre de Fassbinder.Ph. S. C'est lourd.
Y. M.Quoi ? ! Vous trouvez ça lourd ?Ph. S. Oui.
Y M.Je trouve ça extrêmement léger.Ph. S.Ça manque probablement de relativisation du négatif qui chez Hitchcock atteint un maximum. Vous êtes au milieu du crime mais, en fait, c'est toujours l'innocence qu'il conçoit.
Y. M.Je vais poser la question à laquelle vous vous attendez sans doute : au générique du film Salò de Pasolini, vous êtes cité comme une des sources inspiratrices du film, c ést-à-dire que des réalisateurs peuvent s'inspirer de vous comme moteur pour faire un film, en tout cas Pasolini l'a fait. Qu'est-ce que vous pensez de Pasolini ?
Ph. S. C'est du théâtre, ce n'est pas du cinéma.
Y. M.Ce n'estpas du théâtre !Ph. S. C'est du théâtre.
Y. M. Les Mille et Une Nuits, vous considérez que c'est du théâtre ?Ph. S. C'est du théâtre ! Quand les écrivains se mettent à faire du théâtre — ils l'ont beaucoup fait —, c'est ce qui vieillit le plus vite, je pense. Par exemple, le théâtre de Sartre. Donc, si le cinéma n'est pas traité à fond, au-delà des imag...
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