Chez les heureux du monde
EAN13
9782253082521
ISBN
978-2-253-08252-1
Éditeur
Le Livre de poche
Date de publication
Collection
biographie (31649)
Nombre de pages
441
Dimensions
18 x 11 x 0 cm
Poids
226 g
Langue
français
Langue d'origine
anglais
Code dewey
850
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  • Vendu par Librairie des Cordeliers
    7.80

Chez les heureux du monde?>I?>Selden s'arrêta surpris. Dans la bousculade de l'après-midi,à la Grande Station Centrale1, ses yeux venaient de rencontrer le visage reposant de miss Lily Bart.C'était un lundi, au début de septembre : le jeune avocat retournait à sa besogne après une rapide fugue à la campagne ; mais que pouvait faire miss Bart en ville, à cette époque de l'année ? Si elle avait eu l'air de prendre un train, il aurait pu en déduire qu'il l'avait surprise à son passage entre deux des maisons de campagne qui se disputaient sa présence après la fin de la saison de Newport2; mais son apparence indécise le rendait perplexe. Elle se tenait en dehors de la foule, qu'elle laissait s'écouler vers le quai ou vers la rue, avec une mine irrésolue qui – Selden le soupçonnait – pouvait masquer un projet très défini. Tout de suite il lui vint à l'esprit qu'elle attendait quelqu'un ; pourtant il ne se rendait pas bien compte pourquoi cette idée l'avait saisi. Il n'y avait rien de changé en Lily Bart ; mais quoi ! il ne la revoyait jamais sans un petit sursaut d'intérêt : elle avait le don de toujours susciter la réflexion; ses actes les plus simples semblaient le résultat d'intentions qui allaient loin.Un mouvement de curiosité le fit se détourner du chemin qui menait à la sortie ; il dépassa miss Bart en flânant. Il savait que si elle ne désirait pas être vue, elle trouverait moyen de l'éviter ; et la pensée de mettre son habileté à l'épreuve le divertissait.— Monsieur Selden !... quel heureux hasard !Elle vint au-devant de lui, souriante, presque empressée, résolue à l'arrêter. Une ou deux personnes, en les frôlant, s'attardèrent à regarder : car la tournure de miss Bart était capable de retenir même le voyageur de banlieue se précipitant vers son dernier train.Selden ne l'avait jamais vue plus rayonnante. Sa tête animée, se détachant sur les tons obscurs de la foule, était plus en relief que dans une salle de bal : sous le chapeau sombre et le voile, elle retrouvait le teint de jeune fille, pur et lisse, qu'elle commençait à perdre après onze années de veilles et de danse ininterrompue... Y avait-il vraiment onze années, Selden en était à se le demander, et avait-elle vraiment atteint le vingt-neuvième anniversaire que ses rivales lui prêtaient ?— Quelle chance ! reprit-elle. Comme c'est gentil à vous de venir à mon secours !Il répondit joyeusement qu'il n'avait pas été mis au monde pour autre chose, et lui demanda quel genre de secours il pouvait lui apporter.— Oh ! tout ce que vous voudrez... jusqu'à vous asseoir sur un banc et bavarder avec moi... On cause pendant un cotillon : pourquoi ne pas causer entre deux trains ? Il ne fait pas plus chaud que dans les salons de Mrs Van Osburgh... et les femmes n'y sont guère plus laides.Elle s'interrompit en riant, expliqua qu'elle arrivait de Tuxedo3, qu'elle allait chez les Gus Trenor, à Bellomont, et qu'elle avait manqué le train de trois heures quinze pour Rhinebeck.— Et il n'y en a pas d'autre avant cinq heures et demie. (Elle consulta la petite montre en pierreries cachée dans ses dentelles.) Juste deux heures à attendre. Et je ne sais que devenir. Ma femme de chambre est arrivée ce matin pour faire des courses et devait partir à une heure pour Bellomont ; la maison de ma tante est fermée et je ne connais pas une âme en ville. (Elle jeta sur la gare un coup d'œil plaintif.) Après tout, il fait plus chaud que chez Mrs Van Osburgh. Si vous avez du temps à perdre, emmenez-moi donc quelque part respirer un peu.Il déclara qu'il était entièrement à sa disposition : l'aventure lui paraissait amusante. Comme spectateur il avait toujours apprécié Lily Bart. Et son genre de vie le tenait si éloigné du cercle où elle se mouvait que cela l'amusait d'être entraîné pour un instant dans l'intimité subite que sa proposition impliquait.— Allons-nous chez Sherry4 prendre une tasse de thé ?Elle eut un sourire d'assentiment, puis elle fit une légère grimace :— Tant de gens viennent en ville, le lundi !... on est sûr de rencontrer une quantité de gens ennuyeux... Je suis vieille comme les rues, c'est vrai, et cela ne devrait pas tirer à conséquence ; mais si, moi, je suis assez vieille, vous ne l'êtes pas, objecta-t-elle gaiement. Je meurs d'envie de prendre du thé... mais n'y a-t-il pas un endroit plus tranquille ?Il lui rendit son sourire qui se posait sur lui allègrement. Ses réserves l'intéressaient presque autant que ses imprudences : il était si persuadé que les unes et les autres faisaient partie d'un même plan soigneusement élaboré ! En jugeant miss Bart, il avait toujours eu recours à l'argument des causes finales.— Les ressources de New York sont assez maigres ! dit-il. Mais je vais d'abord chercher un fiacre, puis nous inventerons quelque chose.Il la conduisit à travers la foule des petites gens retour de congé ; ils dépassèrent des filles au teint blême, coiffées de chapeaux absurdes, et des femmes à poitrine plate, qui se battaient avec des paquets et des éventails en feuille de palmier. Était-il possible qu'elle fût de la même race ? L'apparence terne et mal dégrossie de cette moyenne humanité féminine fit sentir à Selden quel haut échelon elle occupait dans l'échelle des êtres.Une courte averse avait refroidi l'atmosphère, et la fraîcheur des nuages était encore suspendue sur la rue humide.— C'est délicieux ! Marchons un peu, dit-elle en sortant de la gare.Ils tournèrent dans l'avenue Madison et flânèrent en se dirigeant vers le nord. Comme elle allait à ses côtés, d'un pas léger et allongé, Selden devint conscient du plaisir sensuel que lui donnaient son voisinage, le modelé de sa petite oreille, la sinueuse vague montante de ses cheveux – l'art ajoutait-il tant soit peu à leur éclat ? – et la ligne épaisse des cils noirs et droits. Tout en elle était à la fois vigoureux et exquis, à la fois fort et fin. Il avait l'intuition confuse qu'elle avait dû coûter beaucoup à créer, qu'un grand nombre d'êtres incolores et laids avaient de quelque mystérieuse façon été sacrifiés à la produire. Il n'ignorait pas que les qualités par où elle se distinguait de la masse de son sexe étaient surtout de surface : – comme si un émail rare et délicat avait été appliqué sur une argile commune... Et pourtant l'image ne le satisfaisait pas, car une substance grossière ne supporte pas un haut degré de fini : ne se pouvait-il faire que la matière fût précieuse, mais que les circonstances lui eussent donné une forme futile ?Quand il en fut arrivé à ce point dans ses réflexions, le soleil reparut, et l'ombrelle ouverte vint contrarier son plaisir. Un moment après, miss Bart s'arrêta en soupirant.— Ah ! Dieu, que j'ai chaud et que j'ai soif ! Quel endroit hideux que New York ! (Elle parcourut d'un regard désespéré la chaussée lugubre.) D'autres villes revêtent leurs plus beaux habits en été, mais New York a l'air assise en manches de chemise. (Ses yeux errèrent au fond d'une rue latérale.) Quelqu'un a eu la charité de planter quelques arbres de ce côté : allons à l'ombre.— Je suis content que ma rue ait votre approbation ! dit Selden quand ils eurent tourné le coin.— Votre rue ?... Vous demeurez ici ?Elle regarda avec intérêt le devant des maisons neuves, en brique et pierre à chaux, décorées de motifs fantasques pour obéir au goût américain de la nouveauté, mais fraîches et accueillantes avec leurs stores et leurs jardinières fleuries.— Ah ! oui... c'est cela : le Benedick5... Quelle charmante construction ! Je ne crois pas l'avoir encore vue. (Elle examinait la maison de rapport qui, de l'autre côté de la rue, élevait son porche de marbre et sa façade pseudo-dix-huitième siècle.) Quelles sont vos fenêtres ? Celles avec les stores baissés ?— Au dernier étage, oui.— Et ce gentil balcon est à vous ? Comme il doit faire frais là-haut !Il hésita un instant :— Venez-y voir ! suggéra-t-il. Je puis vous donner une tasse de thé en un rien de temps... et vous ne rencontrerez pas de gens ennuyeux.Son visage se colora – elle n'avait pas encore perdu l'art de rougir au bon moment –, mais elle accepta la proposition aussi légèrement qu'elle était faite.— Pourquoi pas ? C'est trop tentant... je cours le risque ! déclara-t-elle....
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Commentaires des lecteurs

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