Mondes nº1 - Les cahiers du Quai d'Orsay
EAN13
9782246761211
ISBN
978-2-246-76121-1
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
GRAS.MONDES (1)
Nombre de pages
224
Dimensions
26 x 19 x 0 cm
Poids
398 g
Langue
français
Code dewey
327

Mondes nº1 - Les cahiers du Quai d'Orsay

Grasset

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La diplomatie
contre les mafias

La mondialisation des échanges présente un revers : : mafias et groupes criminels tirent, eux aussi, profit des opportunités nouvelles qu'elle offre. Diversification des trafics, stratégie de déstabilisation ou prise de contrôle d'États fragiles, rapprochements entre groupes armés et réseaux criminels : Olivier Weber fait le point sur les moyens diplomatiques mis en place par les États pour combattre ces situations aussi inédites qu'inquiétantes. Si la lutte contre la piraterie maritime est un bon exemple d'action multilatérale, elle soulève toutefois une question de droit qu'expose Mario Bettati : que peut le droit international en la matière et où juger les pirates qui ont été appréhendés ? Autre sujet de mobilisation, particulièrement mis en lumière par la crise financière et les différents sommets du G20, les flux financiers illicites. Jean-Sébastien Conty et Nicolas de Labrusse détaillent ici les mesures prises par la communauté internationale pour lutter contre leur développement.

Les États contre les réseaux criminels

Olivier Weber

Ambassadeur chargé de la lutte contre la criminalité organisée

Lorsque, jadis, les explorateurs se penchaient sur les cartes du monde, dans les salons poussiéreux de la Société de géographie ou de la Royal Geographic Society, casque colonial déjà vissé sur la tête, ils s'évertuaient à détecter des terrae incognitae, ces taches blanches qui occupaient encore tant d'espace sur la mappemonde. Ces terres inconnues restaient à découvrir, à défricher, à arpenter, des sources du Nil aux jungles des Papous, des sables sahariens aux faubourgs enneigés de Lhassa l'interdite. Désormais, lorsque l'on regarde les atlas, les taches blanches ont disparu. Mais d'autres ont surgi, plus sombres, plus inquiétantes, des zones noires, des zones grises aussi. Elles recouvrent les royaumes du crime transnational, les fiefs des cartels, les baronnies des narcotrafiquants. Quelles que soient les appellations, elles ne manifestent plus des terres inconnues mais des terres interdites.

Les portulans d'aujourd'hui reflètent une géographie au cœur des ténèbres. Ils dessinent des fiefs épouvantables que des chroniqueurs comme Jack London, Blaise Cendrars ou Varlan Chalamov auraient pu décrire. Le pire est que ces taches noires s'élargissent.

Face à leur extension, les États, du Nord comme du Sud, inventent des parades, cherchent à combattre les progrès de la pègre sans frontière. Et parviennent à mettre sur pied une diplomatie nouvelle, la diplomatie contre les mafias.

Un constat en premier lieu. Ces mafias sont polymorphes. Voici dix ans, on clamait que les cartels, en particulier ceux de la drogue sud-américaine, avaient disparu après la mort du narco-trafiquant Pablo Escobar. Il n'en est rien. Les réseaux de la cocaïne ont lancé de nouvelles batailles, et certains se sont reconvertis dans d'autres activités criminelles, sans abandonner pour autant le commerce de la poudre blanche.

Ils ont fait preuve d'imagination pour s'adapter au « marché ». Le prix de la cocaïne s'est-il effondré dans les rues de San Francisco, Miami et New York ? Les cartels se lancent alors dans une stratégie de marketing : ils créent une nouvelle drogue, le crack, testé sur le marché comme une banale marchandise. Rien ne manque : les « testeurs », les « sondeurs » qui distribuent gratuitement la drogue dans les rues du Bronx à New York pour attirer la clientèle, les rabatteurs et les milliers de revendeurs qu'utilisent sur le territoire américain les réseaux sud-américains.

Certes, le crack, terrible drogue connue pour ses ravages et son accoutumance quasi immédiate, n'a pas « pris », et est resté cantonné dans des sphères marginales. Les cartels se sont alors lancés dans d'autres trafics, notamment celui de l'héroïne. Des chimistes du Moyen-Orient ont été invités dans les montagnes andines pour transformer l'opium du pavot en poudre. Et des centaines de cultivateurs de feuilles de coca se sont initiés à la culture du pavot. Ce changement d'échelle suscite l'inquiétude croissante de nombreux experts aux États-Unis, où le marché de la drogue représente désormais 50 milliards de dollars par an. Mark Kleiman, professeur à l'University of California, Los Angeles (UCLA) et éditeur du Journal of Drugs Policy Analysis peut ainsi affirmer : « Nous avons quinze fois plus de revendeurs de drogue en prison que dans les années 80 alors que les prix de la cocaïne et de l'héroïne ont baissé de plus de 80 % ».Les nouvelles stratégies de la narco-mafia

Tout aussi grave, la nouvelle stratégie mise en œuvre par les mafias à l'échelle de la planète. Dans les années 80 et 90, les réseaux de la drogue se contentaient d'investir des barrios, des quartiers, ou des villes comme Medellin en Colombie et, plus récemment, Karachi au Pakistan. Aujourd'hui, les narco-mafias visent désormais des pays entiers.

En Asie centrale, les trafiquants des anciennes républiques musulmanes de l'ex-URSS ont acheté des routes... au kilomètre. Les parrains s'arrogent ainsi la fidélité de douaniers, policiers et maires de villages. « C'est une véritable chaîne du crime qui s'est mise en place en Asie centrale », écrit Hayder Mili dans Le Courrier des pays de l'Est. Un haut responsable de l'une de ces républiques a-t-il été arrêté en possession de 3 kilos d'héroïne et de 3 000 fusils dans sa villa ? Il est aussitôt relâché, car il contrôle une milice, véritable petite armée des frontières... « Ces activités gangrènent des institutions déjà faibles. Au pire, elles criminalisent les milieux politiques, estime encore Hayder Mili, favorisent la corruption à tous les niveaux, sur fond de grande pauvreté, et développent une économie parallèle qui étouffe les secteurs officiels, au point que certains experts évoquent une déstabilisation totale de la région ».

La technique consisterait donc à prendre le contrôle de segments entiers de routes, à acheter les faveurs de notables et à instiller la corruption à tous les niveaux. Les dividendes de la drogue, en l'occurrence l'héroïne afghane, attirent il est vrai, toutes les allégeances. Quand le salaire d'un garde-frontière dans les républiques de l'ex-URSS peine à atteindre 150 euros par mois, les cartels en proposent dix fois plus. Peut-on parler pour autant de « narco-stratégie » ? L'histoire récente a montré que les trafiquants régionaux n'hésitaient devant aucun moyen pour écouler leurs marchandises. Selon un responsable pakistanais de Karachi spécialisé dans la lutte anti-drogue, « lorsque les trafiquants s'approchent de notre territoire, on tire à vue car ils disposent d'armes lourdes ». Les convois de jeeps et camions sont en effet équipés de mitrailleuses lourdes, de lance-roquettes RPG et parfois de missiles.

Les Iraniens en ont fait la lourde expérience avec, selon les chiffres officiels, 3 700 gardes frontières et Pasdarans tués lors d'opérations anti-trafiquants. Pour lutter contre ces réseaux, Téhéran aurait dépensé, selon l'Organisation des Nations unies contre la Drogue et la Criminalité (ONUDC), 800 millions de dollars en 3 ans. Un véritable mur, parfois haut de trois mètres ponctué de miradors et muni d'appareils de détection électronique, émerge sur une partie des frontières, longues de 1 800 kilomètres avec le Pakistan et l'Afghanistan. 460 kilomètres de tranchées, jusqu'à 5 mètres de profondeur, ont été creusés. Malgré ce dispositif, les réseaux transnationaux, souvent composés d'acheteurs iraniens, pakistanais et afghans, réussissent à expédier l'opium en Iran sous les labels « Khosh Nam » (Réputé), « Setareh Hilmand » (L'Étoile du Helmand) ou « Jamileh » (La Belle) soigneusement imprimés sur les sacs d'opium. En 2008, environ 1 000 tonnes de haschich, opium et héroïne ont été saisies aux frontières iraniennes ou sur le territoire par la police anti-narcotiques, soit un tiers de ce qui transite par l'ancienne Perse chaque année. La peine de mort et la lourde répression menée par les autorités iraniennes n'empêchent pas les trafiquants d'engranger d'énormes revenus, avec 1 kilo d'opium acheté 50 dollars en Afghanistan ou 250 à la frontière iranienne et revendu 1 500 dans les rues de Téhéran.Stocke...
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