Le mystère de la tortue
EAN13
9782246097525
ISBN
978-2-246-09752-5
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
Lectures et aventures (26)
Nombre de pages
228
Dimensions
1 x 1 x 0 cm
Poids
198 g
Langue
français
Code dewey
843
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PREMIÈRE PARTIE

I

Don Carlos Moliner y San Miquel y Courtalonnes était gouverneur de Tossa de Mar en Catalogne et passait pour fort riche à la suite d'heureuses spéculations aux îles Philippines qu'à cette époque l'Espagne disputait aux Hollandais. Mais il était joueur et fort prodigue. Je crois avoir déjà dit combien le prodigue reste sans amis et sans secours le jour où sa fortune est épuisée. Pour avoir négligé ses intérêts au profit des parasites, il est condamné par la morale bourgeoise qui redoute le partage comme une menace contre les principes égoïstes où elle abrite sa veulerie.

Celui qui a bénévolement dissipé tout son bien, en le partageant sans calcul avec ceux qui ne possèdent pas, est une sorte de révolutionnaire. On peut, certes, profiter de ses libéralités, mais il convient de le blâmer hautement après sa ruine. L'homme trop généreux doit être condamné comme le spectre redoutable du communisme. Il n'est dû aucune compensation, même morale, pour tout ce qu'on a accepté de ce fou qui jetait sans discernement. S'il est ruiné, s'il meurt de faim, c'est sa faute ! C'est la fourmi de la fable : après avoir écouté le chant de la cigale, elle lui conseille ironiquement de danser quand elle mendie un peu de grain...

Don Carlos fut veuf de bonne heure et resta avec sa fille Carmen à peine âgée de quelques années. Il se remaria à une cigarière de Barcelone, Conchita la Gitane, la plus belle fille de la province, paraît-il.

L'enfant fut enfermée dans un couvent de Figueras où elle préférait passer les vacances, tant sa marâtre la haïssait, comme une intruse.

Au moment de la guerre avec la Hollande, au début du XVIIe siècle, don Carlos fut obligé de partir pour les Philippines où son frère venait de mourir subitement, laissant d'importants comptoirs et de vastes plantations.

A cette époque, de tels voyages pouvaient durer des années et présentaient de grands risques ; aussi sa femme, la cigarière, lui fit-elle prendre toutes les dispositions possibles en sa faveur, cherchant à évincer cette maudite fille du premier lit. Mais Carlos, malgré le désordre de sa vie, restait fidèle aux traditions. Tout en disant oui pour avoir la paix, étant de ceux qui ne savent pas dire non, il en fit à sa tête et la majeure partie de sa fortune demeura à sa fille. La belle Conchita en fut révoltée comme d'une trahison, car nous avons tous une manière personnelle de juger quand il s'agit de nos intérêts.

Sa colère tomba sur Carmen qui sortait du couvent.

La pauvre enfant n'avait qu'une confidente, sa vieille nourrice, une esclave marocaine que Carlos avait sauvée dans le temps.

Carmen avait seize ans ; elle vivait recluse dans une de ces tours que l'on voit encore aujourd'hui se dresser sur les remparts ruinés de la vieille ville. Ses seules distractions étaient de filer, de jouer de la guitare, et surtout de rêver en regardant la mer si bleue de la Costa Brava déployer son horizon vers cet Orient mystérieux où son père était parti !

Sa marâtre ne tenait guère à montrer une enfant si fraîche, si belle et si jeune, auprès de sa luxuriante trentaine, déjà un peu trop plantureuse, comme il arrive à toutes les femmes espagnoles, généralement obèses à quarante ans.

La nuit, quand tout dormait dans la vieille ville, Carmen écoutait le ressac battre sur les rochers au bas des remparts, comme si la mer lui eût envoyé la caresse de sa brise tiède, tandis que son invisible houle faisait onduler lentement les lumières des barques pêchant aux flambeaux.

La Conchita avait un bel amoureux, un capitaine de dragons, originaire d'un petit village près de Ripoll, son pays natal. Elle l'avait retrouvé à la fête de San Feliu de Guixos, et sa belle moustache l'avait agréablement chatouillée en dansant une sardane.

Fort occupée de ce nouvel amour, elle se souciait peu de sa belle-fille, la sachant bien enfermée là-haut dans sa tour. Elle la jugeait stupide et bornée, et ne la tenait pas précisément prisonnière, car la jeune fille, par sa mélancolie et sa résignation, ne lui donnait guère d'inquiétude.

Un matin, Carmen vit dans la rade un navire étranger venu sans doute s'abriter du violent coup de tramontane qui soufflait depuis la veille. Elle sut bientôt qu'il venait des Indes et se rendait à Marseille. Elle supplia sa vieille nourrice, qui faisait office de duègne, de l'accompagner au quartier des pêcheurs, dans la ville basse, la Villavella où demeurait un ancien sergent de son père. Cet homme était le gardien du phare.

En ce temps-là les phares n'étaient pas les savantes lanternes aux verres compliqués d'aujourd'hui ; c'était un simple brasier, un feu de forge que le gardien devait entretenir en remontant plusieurs fois dans la nuit les poids de fonte actionnant les soufflets.

Ce vieux militaire aimait beaucoup Carmen qu'il avait vue naître. Bien des fois, au temps où elle n'était qu'une toute petite enfant, il avait fait fonctionner, pour l'amuser, les grandes outres de cuir alignées dans l'ombre d'une poterne, comme des captifs. Elle frémissait aux aspirations profondes des bouches invisibles qui emplissaient d'air ces poitrines mystérieuses, tandis que là-haut leur souffle faisait rage. Cet antre sentait le cuir, la cave et le vieux bois. C'est ainsi qu'elle imaginait l'enfer, avec des damnés enchaînés, soufflant sans trêve sur le feu éternel.
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