Le trésor des flibustiers
EAN13
9782246058533
ISBN
978-2-246-05853-3
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
Lectures et aventures (24)
Nombre de pages
170
Dimensions
1 x 1 x 0 cm
Poids
154 g
Langue
français
Code dewey
843
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PREMIÈRE PARTIE

I

Engagé

Sur le quai de Bordeaux, un soir gris de novembre 17.., le vent du suroît fouette son crachin sur les fenêtres closes et fait grincer les enseignes. Il siffle et se lamente aux agrès des navires massés sur le bassin comme pour leur conter tous les lointains naufrages de la tempête qu'il mène. Là-bas, il a bouleversé l'Océan et poussé devant lui la troupe infinie des vagues. Lancées maintenant à l'assaut de la terre, cabrées devant l'obstacle, leur aveugle fureur se brise et s'écroule en écume sur les galets de la grève immuable.

Indifférent à l'éternel combat de la terre et des flots, le suroît poursuit sa course sur les plaines et les champs écorchés de labours, emportant au fond des nuits d'hiver les tourbillons de feuilles mortes.

Les rares passants se hâtent vers le logis ou le refuge d'un estaminet, emportés, semble-t-il, eux aussi par le vent.

Une de ces silhouettes paraissait cependant indifférente à la bourrasque, laissant fouetter autour d'elle et achever de se déchirer une vieille cape sans couleur, toute délavée par les intempéries des nuits à la belle étoile.

Cet étrange personnage suivait le bord du canal où se tordaient sur l'eau noire les reflets des derniers réverbères épargnés par le vent.

Qui l'eût approché aurait pu voir un jeune homme au teint bronzé, un métis sans doute, et la tristesse de son visage eût rendu pathétique cette promenade solitaire le long de l'eau sournoise où peuvent s'engloutir les douleurs humaines.

Ainsi songeait Louis Hennequin en regardant le clapotis de cette eau perfide : un saut et elle se refermerait sur lui dans l'éternel repos de l'inconscience universelle. La naissance, la mort, et tout est effacé.

Ce vent qui hurlait sa hargne sur la ville venait de là-bas, de cette mer des Caraïbes où baignent les îles fortunées de sa jeunesse, les Antilles. Il revoyait le domaine natal avec sa maison à véranda dans l'ombre légère des cocotiers. Il croyait sentir le parfum des orangers, des pamplemousses et des cédrats en fleurs. Il se revoyait avec la douce Lolita, la petite esclave, l'amie d'enfance qui avait maintenant pris son cœur.

Son père, François Hennequin, apparaissait sur son navire comme un dieu débonnaire, craint et aimé de tous. Il le revoyait à ses retours quand sa mère, une esclave affranchie, l'accueillait en maître et époux bien-aimé.

Tout cela n'était plus, la tourmente avait arraché le vieil arbre ! Le domaine brûlé, la mère égorgée, sa petite amie Lolita et le père disparus... Plus de subsides maintenant sur cette terre étrangère où partout on le repoussait. Il n'était plus qu'un nègre entre des milliers d'autres.

Il avait tout vendu, jusqu'à ses habits, et il s'en allait grelottant sous la pluie, vêtu comme un mendiant, par la charité – ou plutôt l'égoïsme – d'un ancien camarade qui lui fit cette aumône pour l'éloigner à jamais. Il n'avait plus qu'à réintégrer le troupeau, redevenir esclave comme l'était sa mère. Mais il ne le pouvait plus. Celui qui est né dans cette condition l'accepte sans révolte ; avec l'inconscience il trouve son équilibre dans une vie enfantine sans regret du passé ni souci du lendemain.

Les esclaves de cette époque, bien que captifs, ne furent malheureux que du jour où des philanthropes le leur apprirent, ce qui n'excuse pas pour autant la traite du « bois d'ébène », trafic odieux de la personne humaine qui révolte tout être civilisé. Louis, hélas, était de ceux-là. Entre cette perspective et cette eau que la marée élevait lentement vers lui, il n'aurait pas hésité longtemps si, tout à coup, devant un petit escalier d'embarquement, des hommes n'eussent surgi de l'obscurité. Un canot était accosté en bas.

A la vue de ce pauvre hère, l'un d'eux lui dit :

— Veux-tu gagner deux sols ?

— ?...

— Reste là pour surveiller le canot.

Un autre intervint :

— Il a plutôt besoin de se réchauffer... Quel âge as-tu ?

— Vingt ans.

— Et tu fais quoi ?

— Je cherche à faire quelque chose.

— Alors, amarre le youyou et viens boire un verre.

Ces hommes étaient des recruteurs qui embarquaient les engagés pour la Compagnie des Indes occidentales et sans doute, dans son état lamentable, Louis leur parut être une proie facile.

A cette époque, des compagnies de financiers exploitaient les territoires nouveaux et pour donner à leurs colons une main-d'œuvre spécialisée, des ouvriers appartenant à tous les corps de métier et même des chirurgiens, barbiers ou apothicaires, on offrait des engagements à ceux qui acceptaient de s'expatrier. Moyennant une certaine somme variant de quinze à vingt écus, l'homme se louait ou plus exactement se vendait pour trois ans. Il recevait un acompte minime de cinq à six écus et le solde ne lui était versé qu'après son temps. Ensuite, s'il ne mourait pas à la peine, il pouvait à son tour être colon et recevoir des engagés.
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