Le testament de pirate
EAN13
9782246040538
ISBN
978-2-246-04053-8
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
Lectures et aventures (25)
Nombre de pages
161
Dimensions
1 x 1 x 0 cm
Poids
142 g
Langue
français
Code dewey
843
Trouvez les offres des librairies les plus proches :
ou
entrez le nom de votre ville

Offres


PREMIÈRE PARTIE

I

Bouillon de singe

Dans le fond du golfe de Guinée, non loin de l'île de Loss, sur la mer couleur de plomb, écrasée semblait-il sous la touffeur d'un calme équatorial, une misérable pirogue déployait en vain une voile en lambeaux. Battant contre le mât aux mouvements de la boule silencieuse, ce rôle d'éventail semblait en justifier la présence pour rafraîchir les trois hommes endormis sous son ombre.

A demi nus sous des haillons couleur de misère, on les eût pris pour ces pêcheurs indigènes qui s'en vont la nuit pêcher sur les hauts-fonds.

La barque ayant pivoté légèrement, l'ombre de la voile abandonna les dormeurs et l'un d'eux s'éveilla, se leva et saisit un aviron. C'était un enfant, un négrillon d'une douzaine d'années. Dressé sur le banc arrière il inspecta la mer désespérément calme. Elle miroitait sous le soleil à demi voilé d'un ciel incandescent comme la voûte d'un four. Il piqua une tête dans l'eau tentatrice pour y trouver une illusion de fraîcheur. Sa tête reparut, secouant sa toison frisée tandis qu'il s'ébattait dans l'écume à la manière d'un jeune marsouin.

Les deux autres s'éveillèrent à ce bruit, tentés à leur tour par ce bain matinal. L'un était d'un beau noir aux reflets bleuâtres sous le casque gris de sa chevelure. L'autre, d'un teint plus clair, avait les cheveux simplement bouclés avec des reflets mordorés comme on en voit chez les jeunes Noirs amphibies, plongeurs ou crowmen.

Dans cette quasi-nudité tous les hommes sont égaux. Allez donc distinguer les maîtres des valets quand ils sont nus comme au jour de leur naissance !

Avec plus d'attention cependant, les traits du dernier personnage eussent révélé un Européen, mais hâlé comme il l'était, avec le visage envahi par la barbe, il ressemblait comme un frère à un quelconque pêcheur indigène.

Cet homme n'était autre que « feu » le capitaine Conneau qui avait préféré passer pour mort et changer son nom en celui de Canot, plutôt qu'aller se balancer à la grand-vergue de L'Esperanza. J'ai conté dans La Sirène du Rio Pongo le triste sort de ce navire pris par les Anglais avec sa cargaison d'esclaves, et la miraculeuse évasion du capitaine en laissant Esther, la femme qu'il aimait, aux mains des vainqueurs.

L'enfant qui provoqua le réveil par sa joyeuse baignade était Nokta, ce petit esclave qui l'avait suivi dans sa fuite nocturne. Enfin le nègre aux cheveux gris était Tom, cet ancien esclave, fidèle cuisinier du capitaine Conneau, qui avait rejoint son maître à l'île de Loss en lui apprenant ce qu'il croyait être l'infidélité d'Esther : sa veuve en quelque sorte...

On se souvient que Tom lui avait aussi apporté cinq cents doublons sauvés lors du pillage de la factorerie. Cette petite fortune était maintenant au fond de la misérable pirogue, mais pour l'instant quelques pintes d'eau eussent mieux fait leur affaire.

En mer depuis déjà huit jours, des calmes avaient imposé l'emploi des avirons et ainsi, comme des galériens, nos trois fugitifs avaient sué sang et eau sous l'ardeur d'un ciel de feu. Force leur fut de boire au-delà des prévisions et l'eau allait manquer.

Aujourd'hui encore, rien ne laissait espérer un souffle de brise. La voile fut amenée et, chantant la mélopée qui scande la nage, les dos luisant de sueur se courbèrent à nouveau sous l'effort.

Côte à côte, Tom et Théodore, l'esclave et le maître, souquaient sur les lourds avirons. Ils ne parlaient pas, sachant leurs pensées parallèles, hantés l'un et l'autre par le souvenir de l'étrange attitude d'Esther quand elle quitta les ruines de la factorerie de Rio Pongo à la suite de l'officier anglais, ce chirurgien auquel Théodore devait sans nul doute la vie. Mais à quel prix, hélas !... L'Anglais n'avait-il pas fait sienne cette femme pour l'amour de qui Théodore l'eût donnée ? Pouvait-il deviner qu'Esther avait identifié son prétendu cadavre au moment de son immersion et qu'ensuite la lecture de son testament l'avait convaincue d'une odieuse supercherie pour se débarrasser d'elle ?

Malgré tout, en dépit de toutes les apparences, le pauvre garçon se refusait à croire qu'elle ait pu si aisément l'oublier dans les bras de ce barbon quinquagénaire. Tom n'avait-il pas vu ses larmes furtives au moment de suivre le chirurgien ? Le souvenir de ces réconfortantes paroles suffisait à ranimer son espoir.

De son côté Tom, désolé du chagrin qu'il avait causé à son maître par de cruels détails, s'en reprochait la révélation trop brutale, après quoi la muette scène d'adieux risquait de paraître imaginée en manière de pieux mensonge. En cela il se trompait : un cœur amoureux se cramponne aux plus invraisemblables espoirs, comme le naufragé se soutient désespérément à la moindre épave.

La résolution de Théodore était prise, maintenant. Dût-il consacrer sa vie à la recherche d'Esther, il la retrouverait pour effacer à jamais le souvenir de ses injustes soupçons.
S'identifier pour envoyer des commentaires.