L'homme aux yeux de verre
EAN13
9782246757115
ISBN
978-2-246-75711-5
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
Lectures et aventures (22)
Nombre de pages
140
Dimensions
1 x 1 x 0 cm
Poids
132 g
Langue
français
Code dewey
843
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PREMIÈRE PARTIE

I

Zeït le berger

La mousson d'hiver, dite assieb sur la côte d'Arabie, soufflait dans toute sa violence sur la mer blanche d'écume.

Indifférent au sable qui crépite et flagelle, un vieil homme, la peau tannée par le soleil et l'air marin, travaillait torse nu sur la plage de Doubaba, en Yémen. C'était le charpentier de marine Mohamed Abdallah.

Avec des gestes mesurés, sûrs et précis, lents comme ceux d'un rite, il manie le kaddoum et l'archet de sa perceuse ainsi que le faisaient ses ancêtres sabéens tandis que son marteau frappe le bois sonore au rythme des mêmes chants.

Sur ces rives affranchies des saisons, il semble lui aussi immuable et sans âge, confondu en la pérennité du désert et de la mer.

Derrière lui, dans un brouillard de poussière et de sable, les dattiers échevelés, ployant sous les rafales, secouaient leurs palmes en gestes fous, tandis que les cris aigus des oiseaux de mer emplissaient le ciel d'une clameur d'apocalypse. Ils tournoyaient là-bas sur le récif où se brise la houle, pour happer le fretin que pourchassent les grands carnassiers.

Tout à coup leur vol s'infléchit vers le charpentier. Des centaines d'oiseaux le frôlent de leurs ailes pour lui rappeler l'heure du repas où chaque jour, sans la moindre crainte, ils lui dérobent ce qu'il porte à sa bouche.

Leurs yeux perçants ont vu venir un gamin qui, là-bas, lutte contre le vent avec la gamelle de senounna – riz au poisson – et le kitlé de thé sirupeux, seul et unique repas avant la prière d'El Dor, c'est-à-dire midi.

L'enfant pouvait avoir douze ans, mais à son allure décidée, à cet air sérieux qu'on ne saurait attendre d'un gamin de chez nous, on lui en eût donné quinze ou seize.

Ses grands yeux noirs, limpides comme ceux des antilopes, avaient ce regard direct et franc qui laisse pressentir la volonté et le courage de l'homme de demain.

Il se nommait Zeït, fils unique et longtemps attendu du vieil Abdallah qu'un ironique destin avait accablé d'une succession de filles. Enfin exaucé au seuil de la vieillesse il pouvait se dire comme tout bon musulman :

« Je ne mourrai pas, j'ai un fils... »

Respectueux des traditions, le brave homme avait tenté de lui enseigner ce qu'il avait reçu de son père comme un dépôt sacré : ce métier de constructeur de navires, ces zarougs aux formes harmonieuses, nées semble-t-il des mouvements de la houle.

Hélas, tout fut vain. Un irrésistible atavisme entraînait l'enfant vers la mer avec une telle force que le père eut la sagesse d'accepter d'emblée ce qui fatalement, tôt ou tard, devait être puisque tout est écrit...

Le jeune Zeït embarqua donc à dix ans comme mousse sur une zeïma de Massaoua dont le nacouda Ahmed Baket était l'ami d'enfance de son père. Bien que de race soudanaise comme la majorité des plongeurs pêcheurs de perles, Ahmed Baket n'était plus esclave, mais au fond de son cœur son ancien maître Saïd Ali, le grand armateur, sultan des îles Dahlak, était toujours pour lui le Maître.

Sa zeïma partait chaque année à la fin de mai vers les bancs perliers de la mer Rouge avec trois pirogues montées chacune par deux plongeurs, soudanais comme lui, mais eux toujours en leur condition d'esclaves, n'en pouvant concevoir d'autre en dépit de toutes les utopies humanitaires qui veulent partout des hommes libres.

O Liberté, que de crimes... Mais laissons cette vieille histoire...

Pendant la mousson d'hiver, d'octobre à avril, où la mer Rouge s'élève d'environ un mètre au-dessus de son niveau d'été, la zeïma désarmait pour attendre l'étiage favorable à la plonge.

Son équipage s'en allait alors à la pêche aux requins. Elle se fait à l'aide d'un filet en grosse corde de coton à très larges mailles ; il est porté en mer à la nuit par une frêle pirogue moitié moins longue que le squale qu'elle ira chercher le lendemain matin avec un seul homme, souvent même un gamin de treize à quatorze ans.

Voici comment se réalise cet incroyable tour de force : le requin, dont la vue est mauvaise, continue à avancer en arrivant au contact du filet, mais gêné par cette poche il vire brusquement et son coup de queue l'entortille dans les mailles. Dès lors immobilisé, il se noie, car le mouvement qui fait circuler l'eau dans ses branchies est en quelque sorte sa respiration. En moins d'une heure c'est l'asphyxie, il est noyé.

Le pêcheur en arrivant le matin n'a plus qu'à remorquer son filet où le requin est resté entortillé. Halé ensuite sur la grève le monstre se trouve au sec à marée basse. Après avoir prélevé les ailerons, la queue et les nageoires, le pêcheur l'éventre pour ouvrir son estomac où souvent l'attendent des surprises. J'ai conté dans L'Homme sorti de la mer comment des bracelets d'argent trouvés dans l'estomac d'un requin permirent de découvrir un criminel. Ceci évidemment est un fait exceptionnel, mais très souvent un requin de trois ou quatre mètres en renferme un autre d'un mètre, lequel porte lui aussi de petits requins côtiers dits « chats de mer ».
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