La règle du jeu nº40
EAN13
9782246741244
ISBN
978-2-246-74124-4
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
REVUE LA REGLE
Nombre de pages
302
Dimensions
2 x 1 x 0 cm
Poids
410 g
Langue
français
Code dewey
320

La règle du jeu nº40

Grasset

Revue La Regle

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Sept thèses sur le théâtre1?>Quel travail ! Vous pouvez me remercier, en effet, cher Daniel Benoin. Car j'avais oublié quel travail c'était de lire ces trente et quelques rapports, au demeurant souvent brillants, et de tenter d'en faire la synthèse. La tâche, en vérité, est à la limite de l'impossible. Et je demande d'avance pardon à ceux des rapporteurs dont je vais fatalement appauvrir, réduire, caricaturer le propos. Mais enfin j'ai essayé. Je vais essayer. Et je vais donc vous dire, comme il y a dix ans, à Saint-Étienne, les lignes de force qui me paraissent se dégager de cette masse de documents. Je le ferai à travers un ensemble de sept remarques. Je le ferai en énonçant sept propositions qui semblent, au candide que je suis, la marque du théâtre contemporain.
Première proposition. Il n'y a pas de société sans théâtre. J'ai lu des rapports qui nous parlent de théâtres pleins (comme en Allemagne] ou moins pleins (comme dans les pays baltes). J'ai lu des rapports qui nous parlent d'un art théâtral qui est, comme en France ou en Espagne, plein de vitalité (la fréquentation des théâtres ne se porte-t-elle pas, en Espagne, presque mieux que celle des cinémas ?) ou au contraire, comme en Roumanie, terriblement mal portant (voire, comme en Lettonie, occupé à orchestrer ses propres funérailles à travers celles, célébrées en grande pompe, de la grande actrice nationale qui fut par ailleurs membre de feu Le Parti communiste, Vija Artmane). J'ai compris qu'il y avait, dans l'Europe d'aujourd'hui, des théâtres mangés par le spectacle (le rapporteur espagnol ne nous apprend-il pas que le statut de facteur en Espagne est - en contradiction, d'ailleurs, avec ce qu'il nous dit du remplissement des salles - à peine plus flatteur que celui d'un clown et infiniment moins, en tout cas, que celui d'un écrivain ? Et, quant à la Roumanie, cela ne serre-t-il pas le cœur de voir les efforts navrants, à la limite de la démagogie, que font les metteurs en scène pour attirer à eux des jeunes gens tenus pour définitivement drogués aux formes les plus pitoyables de l'entertainment contemporain ?) et j'ai compris qu'il y avait d'autres théâtres qui ont inversé le rapport et mangé, dévoré, avalé, les techniques du spectacle qui prétendait les manger, dévorer, avaler (c'est le cas, en Irlande, de toute une série de pièces abordant la question du terrorisme et intégrant, pour ce faire, les procédés de la comédie musicale la plus légère ; ou bien, en Bulgarie, les expériences du théâtre laboratoire Sfumato ou d'auteurs comme Zarko Uzunov, ou de metteurs en scène comme Vazkresia Viharova qui, ensemble ou séparément, inventent une sorte de théâtre réalité, ou de spectacle multimédia, ou de scène habitée par des images digitales autant que par des corps d'acteurs - toutes techniques qui permettent à leur travail d'intégrer les techniques les plus expérimentales de la modernité tout en marquant solidement leur territoire et leur différence). Vous avez des rapports qui nous parlent d'un théâtre hanté par sa propre mort, la sentant venir et tentant, de toutes ses forces, de la tenir à distance et de la conjurer - et vous en avez d'autres où L'on devine un théâtre qui s'est fait à cette présence de la mort, qui en a fait, comme en Irlande encore, son thème le plus constant ou qui a fait sienne la conviction qui était celle de Jean Genet et selon laquelle le théâtre vient, précisément, au lieu même, à la place presque physique, où la mort se tient ou que la mort à désertés (vous connaissez, n'est ce pas, les textes de Genet, notamment L'Étrange Mot d'..., qui rêvent de théâtres au milieu des tombes et de spectateurs qui, après le Don Giovanni de Mozart par exemple, s'en iraient « parmi les morts couchés dans la terre avant de rentrer dans la vie profane » ?). Bref. Vous avez tous ces cas de figures. Mais vous avez, à travers tous ces cas, une constante. Il y a, oui, une chose qui saute aux yeux de quiconque se contenterait même de feuilleter tous ces rapports. Il n'y a pas de société sans théâtre. Il n'y a pas un de ces pays d'Europe où la question du théâtre ne soit une question à la fois obsédante et brûlante. On dit souvent : pas de société sans religion. Eh bien, peut-être est-ce la même chose et le théâtre moderne occupe-t-il un peu de la place que la religion occupait. Mais toujours est-il, oui, qu'il ne semble pas y avoir, dans l'Europe d'aujourd'hui, et à la lecture de vos rapports, de société sans théâtre.
La question de l'argent. C'est, vous vous en doutez, un thème essentiel de ces textes. Et ce l'est, comme il se doit, selon toutes sortes de variantes. Il y a les pays où il n'y a pas assez d'argent (le Portugal, où la génération dite des « Bébés d'avril » se plaint d'être condamnée à une précarité extrême ; la Pologne, où des théâtres aussi prestigieux que le Rozmaitosci de Varsovie ou le théâtre de Legnica traversent des temps très difficiles) et ceux où il y en a presque trop (les Pays-Bas qui croulent sous les financements et où il n'y a pas de ville de plus de cinquante mille habitants qui n'ait au moins un théâtre - le rapporteur dit, textuellement, qu'il y a « trop de théâtres, trop de troupes et trop d'artistes indépendants », en sorte que l'atmosphère théâtrale devient une atmosphère « étouffante » où l'on ne sait plus distinguer le bon du moins bon ou du carrément mauvais). Il y a les pays où l'argent vient de l'État et de l'État seulement (la Géorgie, la Croatie, la Serbie, pour ne citer que trois pays que j'ai, personnellement, des raisons de connaître un peu) et ceux (la France, l'Allemagne) où l'argent est toujours, certes, un argent public mais où il vient de sources diverses, c'est-à-dire autant des villes et des régions que de l'État central. Il y a ceux (presque tous) où c'est d'argent public qu'il s'agit et il y a le cas, encore, des Pays-Bas où une réprobation très ancienne pèse sur le théâtre et où la manne dont je parle vient, pour l'essentiel, de sources privées. La constante, cependant, est que la qualité des oeuvres, leur ton, leur liberté ne semblent pas affectés de manière vraiment décisive par ce rapport à l'argent. Je ne dis pas que ce soit facile. On voit bien comment les hommes de théâtre ont à ruser, presque partout, avec ceux qui sont tentés d'utiliser l'arme de l'argent pour les mettre au pas ou Les contraindre. Et on voit bien comment il faut aussi lutter- comme, de nouveau, au Portugal - sur cet autre front qu'est la marchandisation du théâtre et la notion même de « marché des arts », monnaie courante à Lisbonne. Mais le fait, derechef, est là. Je ne vois, dans aucun des pays de l'Europe anciennement démocratique, un théâtre que la pression des pouvoirs publics aurait contraint à baisser pavillon. Je ne vois, au Portugal par exemple, que des signes de vitalité chez les Bébés d'avril déjà nommés ou chez les Artidos unidos de Jorge Silva Melo. Et, quant au reste de l'Europe, quant à l'Europe récemment sortie du communisme et/ou gangrénée par la montée du national-communisme, quelle ne fut pas ma surprise quand je découvris que c'est avec de l'argent public qu'une troupe géorgienne a récemment monté la pièce que vous verrez ce soir et qui pousse l'esprit frondeur, la méfiance à l'endroit de tous les pouvoirs jusqu'à se Livrer à une charge terrible contre le Président en exercice, Micha Saakachvili ; ou quand j'ai compris que c'est avec de l'argent de Milosevic qu'un homme de théâtre, Gorcin Stojanovic, a mis en scène, en 1994, une adaptation des Derniers Jours de l'humanité de Karl Kraus où apparaissaient, à peine cryptées, la destruction de Vukovar et la tuerie de Srebrenica - et qu'un autre, Biljana Srbljanovic, a mis en scène, quelques semaines avant qu'elle n'advînt, sous le titre La Chute, la destitution du tyran ; quelle ne fut pas ma surprise quand j'ai découvert le cas de cette pièce, en Croatie, qui a mis en scène, avec de l'argent public encore, les responsabilités d'État de la Croatie dans les guerres ex-yougoslaves et qui l'a fait sans craindre d'exposer les déclarations négationnistes du pouvoir politique en place en 2001 ou des bandes d'actualité, à la fois terribles et grotesques, tournées au moment du soixante-...
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