Le serpent rouge
EAN13
9782246149637
ISBN
978-2-246-14963-7
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
Lectures et aventures (23)
Nombre de pages
244
Dimensions
1 x 1 x 0 cm
Poids
208 g
Langue
français
Code dewey
843
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PREMIÈRE PARTIE

I

Karembo s'arrêta devant le fleuve et Bagora, le bel éland du Cap au poil fauve, leva son mufle noir pour humer l'odeur de terre qui montait des eaux limoneuses du Tana. Elles glissaient rapides et silencieuses entre les berges rouges taillées à pic dans l'argile par le patient travail de l'érosion et de loin en loin on les entendait s'ébouler en flocs lourds. Ainsi les terres vierges des hauts plateaux s'en vont vers leur destin dans l'eau bourbeuse, qui les emporte, là-bas, à des milliers de lieues, pour féconder les champs asservis par les hommes.

Sous l'ombre des hauts tamariniers Bagora broutait l'herbe grasse des berges, insouciante et heureuse de la caresse de son maître, mais Tuiti, le chacal argenté, son inséparable compagnon, se tenait en arrêt devant les eaux sournoises. Sans doute avait-il décelé sous leurs remous perfides un danger que lui seul percevait. Les oreilles pointées il reculait par brusques saccades à chaque mouvement des ombres, comme si l'ennemi, embusqué sous l'eau rouge, eût été prêt à bondir.

Karembo modula un discret appel et comme un écho une voix répondit. A l'instant même Djalia parut hors de l'impénétrable taillis où serpentent les sentiers de bêtes. Son cheval la suivait, impatient de retrouver l'espace. En voyant Bagora il hennit et trotta vers elle ou plutôt vers cette herbe fraîche pour s'y rouler sans doute, mais Karembo prévoyant ce réflexe eut le temps de le saisir et de lui ôter sa charge. D'une claque amicale sur la croupe il lui rendit sa liberté et la bête s'élança vers le fleuve, mais à peine penchée vers l'eau tentatrice son instinct l'avertit d'un danger. Elle battit en retraite en s'ébrouant et vint se rouler dans l'herbe à côté de Bagora.

Alerté par cette méfiance et cette frayeur, Karembo observa attentivement la fuite des eaux troubles, se doutant bien qu'elles n'étaient pas sans cause et, tout naturellement, il pensa au crocodile. Mais il fallait le découvrir, ce qui n'est point toujours aisé au milieu des détritus flottants parmi lesquels il se dissimule ou plus exactement dissimule ses yeux. En effet, lorsqu'il ne digère pas, étendu au soleil sur un banc de sable, à la manière d'un gros lézard, il se tient entre deux eaux, ne laissant émerger que les protubérances squameuses qui portent ses yeux. Par leur grosseur et leur forme ces excroissances se confondent avec les noix de corozo, ces fruits d'un palmier qui abonde dans les régions chaudes. L'animal le sait fort bien, car il se tient toujours dans les places où les contre-courants réunissent tout ce qui flotte et plus particulièrement ces gros fruits ligneux qui, recouverts de vase, ne diffèrent pas des yeux de crocodile. Guidé par le regard de Tuiti toujours en arrêt, Karembo réussit enfin à découvrir ce qu'il cherchait et arma doucement son fusil.

Un crocodile est toujours difficile à blesser, couché sur le ventre, ailleurs qu'aux yeux ou à l'articulation des pattes de devant. Quand la distance est trop grande pour mettre la balle dans une cible aussi petite, on peut le tirer en visant au ras du sol sur la ligne où repose son corps. Avec la balle explosible le coup est infaillible, bien entendu, mais il est encore neuf fois sur dix efficace avec un projectile ordinaire qui ricoche et laboure le ventre où les écailles sont négligeables. Sur le dos, ces écailles, bien que relativement peu résistantes, sont tellement glissantes et élastiques qu'elles font ricocher la balle même sous une incidence voisine de quarante-cinq degrés, incidence qui permet cependant de perforer la cuirasse d'un rhino, si elle n'est pas mouillée.

Dans le cas présent l'animal était à assez bonne portée pour qu'un tireur tel que Karembo pût à coup sûr atteindre l'œil. Il se mit donc à plat ventre et son arme ainsi appuyée il visa avec soin, mais à peine l'objectif fut-il dans la ligne de mire qu'il s'immergea et plus rien ne révéla la présence du saurien. Sans s'émouvoir de cette déconvenue, à laquelle d'ailleurs il s'attendait, Karembo ne broncha pas, sachant que le crocodile allait reparaître. Il reparut en effet au bout d'une longue minute, mais avec tant de circonspection que sans le mouvement de Tuiti s'aplatissant contre terre il n'en eût pas remarqué le retour. Cette fois, la bête rassurée par l'immobilité de ce tuyau mystérieux, il put viser tout à son aise.

Le coup de feu fit rouler de longs échos entre les berges et tout à coup la forêt qui semblait déserte tressaillit dans la fuite éperdue des bêtes affolées. Des vols d'oiseaux de toutes espèces s'élancèrent dans le ciel et à la cime des arbres bondirent des singes jusqu'alors invisibles, bien qu'attentifs à observer les intrus. Dans d'assourdissantes clameurs leurs bandes s'enfuyaient à travers des remous de feuillage, comme si un ouragan eût secoué la forêt.
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