La tentation du christianisme
EAN13
9782246754718
ISBN
978-2-246-75471-8
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
Collège de philosophie
Nombre de pages
128
Dimensions
18 x 11 x 0 cm
Poids
166 g
Langue
français
Code dewey
261.22
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POURQUOI LE CHRISTIANISME ?
DU POINT DE VUE DES ROMAINS

Lucien Jerphagnon

Pourquoi le christianisme ? – Au fait, pourquoi le paganisme ? En effet, il me semble que tenter de répondre à la première question serait moins hasardeux si nous avions déjà de quoi de répondre à la seconde. Il nous faudrait du moins être plus proche des mentalités quand le christianisme est apparu, s'est développé, et a fini par s'imposer.

L'idéal serait donc de suivre l'inculturation du christianisme dans l'Empire de Rome. On observerait alors un christianisme en évolution dans un paganisme en évolution. Mais tant de siècles après coup, le réel consiste à réfléchir sur le peu qui nous est parvenu de ce qu'ont vécu en direct, et durant trois cents ans, tant et tant de gens, tous marqués par leur époque, leur région, leur milieu. Du vécu plus ou moins transformé, d'ailleurs, par la chaîne des intermédiaires, eux-mêmes imprégnés par l'esprit de leur temps. Dans ces conditions, comme dit Pierre Chuvin, « c'est une chance que d'entrevoir des bouts d'existence individuelle ».

Voilà qui nous rend prudents à l'égard des généralités. Comme Dodds, je pense que « l'habitude de découper l'histoire en morceaux de longueur commode et de les appeler des “périodes” ou des “âges” a des inconvénients. A proprement parler, les périodes n'existent pas dans l'histoire, mais seulement chez les historiens : l'histoire réelle est un flot qui s'écoule de façon continue jour après jour ». Quant aux idées générales, je vais dire avec Paul Veyne : « Elles ne sont ni vraies, ni fausses, ni justes, ni injustes, mais creuses. » Les chrétiens ? Les païens ? – Mais quels chrétiens ? Ceux des premiers temps, que les Romains ne distinguaient même pas des Juifs ? Rappelons Suétone signalant autour de 120 que Claude avait expulsé les Juifs en 49, car ils s'agitaient « impulsore Chresto, à l'instigation d'un certain Chrestos » – qu'il prend pour un contemporain de l'empereur. Ou parle-t-on du christianisme des IVe-Ve siècles, un panier de crabes où s'entre-excommunient Nicéens, Ariens, Donatistes, Nestoriens, etc. ?

Même embrouillement, bien sûr, côté païens. De quoi parle-t-on ? Du paganisme éclairé d'un Cicéron, d'un Varron, d'un Juvénal, ou du paganisme intégriste de Julien, dit l'Apostat ? Les mentalités évoluent, et singulièrement quand il s'agit de religion, où mythique et rationnel se croisent à propos de ce que nous appelons le naturel et le surnaturel. Si diverses sont alors les intentions de la conscience, individuelle et collective, qui s'y enchevêtrent que l'observateur se croit dans l'universel alors qu'il patauge dans l'anachronisme. Nous y sommes tous exposés.

Dès lors, on n'est jamais trop prudent quand on se hasarde sur pareil terrain. Question de méthodologie, je crois qu'il est sage de garder en tête la distinction que rappelle Robert Turcan au tout début de son Constantin. Il y a, dit-il, « une histoire apparente et événementielle (...), celle des res gestae, des faits patents ou connus : l'histoire politique, militaire, diplomatique ou macro-économique » et ce qu'il appelle « une histoire des esprits », obscure, celle-là. En effet, « elle concerne tels phénomènes dont l'origine, le développement initial et les premiers cheminements nous échappent souvent ». Ce qui est exactement le cas pour les religions. Or, cette histoire des esprits, précise Turcan, « n'émerge clairement qu'à partir du moment où elle croise de front la première et affirme son impact sur le pouvoir ou sur les organes du pouvoir en place, voire et avant tout sur le cours perceptible des choses ». De fait, c'est bien ainsi qu'il en est allé tout au long de l'histoire de la Rome antique, notamment quant à la symbiose du socio-politique, du mythique et du religieux. D'où ce mot de Cicéron : « La sagesse consiste à s'instruire des choses divines et humaines. » Essayons, et regardons de plus près ce qu'il en était en milieu romain de la religion vécue au quotidien.

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Temples, statues, sarcophages ornés, ex-voto, textes de toute nature, tout cela montre que les dieux, les demi-dieux, les déesses, les nymphes, n'ont jamais manqué à Rome à quelque moment de son histoire. Selon les spécialistes, le nombre en serait même effarant, et cela d'autant plus que du point de vue religieux, Rome était ville ouverte. A mesure que s'étendaient ses conquêtes, on voyait s'intégrer au Panthéon ancestral nombre de divinités venues de la Grèce, de l'Egypte, de l'Orient. Au IVe siècle, Arnobe peste contre « Rome adoratrice de tous les dieux ». « Une mosaïque de religions », dit Chuvin ; « le Vatican du paganisme », selon Peter Brown.

Dans Rome et ses dieux, Turcan a précisé le rôle que jouaient toutes ces divinités dans le quotidien du Romain. Cette omniprésence m'inciterait à parler de « religion de proximité ». Religion de la famille, religion du terroir, religion de la Cité puis de l'Empire, avec ses pontificats et ses célébrations officielles ; religions aussi venues de loin, les fameux « mystères », qui étaient autant de polices d'assurance sur la vie éternelle. Pieuse, Rome l'était ; pieux étaient ses princes, depuis les temps du bon roi Numa Pompilius, qu'inspirait la nymphe Egérie, jusqu'à l'époque des Césars. Ainsi, les traités hellénistiques Peri basileias d'Ecphante, Diotogène et Sthénidas disent bien que c'est des dieux que le roi idéal tient ses pouvoirs. Voyez ce relief de l'arc de Bénévent, qui montre Trajan recevant le foudre des mains de Jupiter, Junon et Minerve. Bref, était arrivé aux Romains ce qu'on voit à l'origine de toutes les civilisations. L'opacité d'un monde dont on a tout à attendre et tout à redouter en appelait à une transcendance, comme y a si justement insisté Luc Ferry. Il fallait bien que tout s'explique, se justifie : la vie, la mort, l'après-mort, l'amour, la politique. Et qu'on sache au juste quoi faire et ne pas faire, puisque tout dépendait de ces puissances qui logeaient dans les cieux, sous la terre, dans les airs, et qui se manifestaient par des songes, des visions, des prodiges. « Le mythe, dit Gusdorf, s'affirme comme la forme spontanée de l'être dans le monde. » Plus tard viendra la philosophie, mais longtemps le merveilleux hantera la conscience avant que les lumières de la raison n'y installent d'autres rêves.
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