Pourquoi être heureux quand on peut être normal?

Pourquoi être heureux quand on peut être normal?

Jeanette Winterson

Éditions de L'Olivier

  • par (Fontaine Passy)
    17 septembre 2012

    Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

    Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? On les imagine nombreux, ceux qui ont du répondre à cette déconcertante question, désireux d'assumer leur choix de vie face à leurs proches. Et ce, quelle que soit la forme que prend cette interrogation. Revêtant ici l'aspect d'une boutade, elle révèle l'angoisse du rejet au nom de la liberté d'être et de vivre tel qu'on l'entend. La liberté de vivre, Jeanette Winterson, figure incontournable du féminisme britannique et lesbienne assumée, l'a voulue autant que l'a rejetée sa mère adoptive, l'hallucinante Mrs. Winterson. Coincée dans ses névroses, cette folle de la religion, dépressive et insomniaque n'a jamais su comment s'armer pour le bonheur. Dans ce superbe roman autobiographique, l'auteur lui rend hommage. Il en résulte un texte extrêmement touchant, non dénué d'humour, qui s'articule aussi bien autour des émois et des passionslittéraires et amoureusesde la narratrice que des deux énigmatiques figures maternelles (Mrs. Winterson, la mère adoptive, et l'autre, la mère biologique absente) qui ont nourri ses écrits. Vous l'aurez compris, ce livre est une quête, celle des origines et celle de l'indépendance, et ceux qui l'ont portée, ce sont les auteurs : Jane Austen, Gertrude Stein, William Shakespeare, T.S. Eliot... Ilset ellessont nombreux. De véritables guides pour Jeanette Winterson qui, elle-même tombée dans la dépression, fut sauvée par ce qu'elle partage de plus précieux avec eux : l'amour de l'écriture, bien sûr.


  • 23 août 2012

    Une remontée des Enfers rédemptrice

    Jeanette Winterson revient ici sur son enfance passée auprès d'une mère adoptive rigoriste obsédée par sa religion, l'Enfer, le Mal et toute leur bande...

    La question de l'identité est au coeur du roman : comment trouver sa place dans ce monde quand le rejet, l'abandon ont été les seules mères identifiables... Enfant adoptée, rejetée par sa mère adoptive, Jeanette Winterson n'a pu trouver de salut que dans la littérature, puis dans l'écriture.


    « C’est vrai, les histoires sont dangereuses, ma mère avait raison. Un livre est un tapis volant qui vous emporte loin. Un livre est une porte. Vous l’ouvrez. Vous en passez le seuil. En revenez-vous ? » (p. 53)

    « Je n’avais personne sur qui compter, mais TS Eliot m’a aidée.

    Du coup, quand les gens disent que la poésie est un luxe, qu’elle est optionnelle, qu’elle s’adresse aux classes moyennes instruites, ou qu’elle ne devrait pas être étudiée à l’école parce qu’elle n’est pas pertinente ou tout autre argument étrange et stupide que l’on entend sur la poésie et la place qu’elle occupe dans notre vie, j’imagine que ces gens ont eu la vie facile. Une vie difficile a besoin d’un langage difficile – et c’est ce qu’offre la poésie. C’est ce que propose la littérature – un langage assez puissant pour la décrire. Ce n’est pas un lieu où se cacher. C’est un lieu de découverte. » (p. 55)

    Elle évoque ici sa plongée dans l'enfer de la solitude, du manque d'amour source de ses souffrances, puis sa remontée rédemptrice vers la lumière de la vie, de l'envie, de l'amour...

    « En fait, nous avons droit à plus que deux chances – beaucoup plus. Avec mes cinquante années d’expérience, je sais à présent que le va-et-vient entre trouver / perdre, oublier / se souvenir, quitter / retrouver, est incessant. L’existence n’est qu’une question de seconde chance et tant que nous serons en vie, jusqu’à la fin, il restera toujours une autre chance. (p. 53)

    La créativité lui permet de se tenir du côté de la santé en racontant une histoire à « la créature », son autre moi devenu fou.

    "La vérité est une chose très complexe pour tout un chacun. Pour un écrivain, ce que l'on retranche en dit autant ce que l'on intègre. Que retrouve-t-on par-delà des marges du texte? La photographe cadre son sujet ; les écrivains cadrent leur univers. Mrs Winterson m’a reproché ce que j'avais intégré alors que j'avais plutôt l'impression que le jumeau muet de l'histoire était ce que j'avais retranché. Nous taisons tant de ces choses trop douloureuses. Nous faisons le vœu que ce que nous pouvons raconter apaisera le reste, l'atténuera d'une façon ou d'une autre. Les histoires sont là pour compenser face à un monde déloyal, injuste, incompréhensible, hors de contrôle. Raconter une histoire permet d'exercer un contrôle tout en laissant de l'espace, une ouverture. C'est une version mais qui n'est jamais définitive. On se prend à espérer que les silences seront entendus par quelqu'un d'autre, pour que l'histoire perdure, soit de nouveau racontée. En écrivant, on offre le silence autant que l'histoire. Les mots sont la part du silence qui peut être exprimée."

    Jeanette Winterson évoque sa remontée des Enfers avec subtilité et intelligence.


    Le ton est beaucoup moins caustique que dans « Les oranges », qui a ma préférence, celui-ci étant beaucoup plus sombre, plus centré sur l'introspection de l'auteure. Vingt-cinq ans séparent les deux écrits et c'est une Jeanette adulte qui a fait un travail psychologique poussé qui parle désormais et défend la jeune fille esseulée qu'elle était alors. La force qui s'échappait d'elle dans le récit "Les oranges" s'est craquelée, la menant vers une dépression sans doute nécessaire pour panser les blessures et rebondir plus haut.


  • par (Librairie L'Armitière)
    11 août 2012

    Un bonheur de lecture !

    C'est un livre extraordinaire ! Après l'avoir fini, tous les autres romans me tombaient des mains. Ce n'est d'ailleurs pas vraiment un roman mais plutôt un récit autobiographique. L'auteure raconte son enfance à Manchester avec une mère qui ne l'aime pas. La misère matérielle et intellectuelle, les ravages de l'alcool chez ceux qui l'entourent : on se dirait parfois plongé en plein 19eme siècle. J'ai d'ailleurs pensé à Zola ou à Dickens plusieurs fois en le lisant. Malgré tout, c'est sans pathos et on ne tombe jamais dans le misérabilisme. Elle va être sauvée par les livres qui vont lui offrir une porte de sortie, un avenir. Au fil de la lecture, on ressent très fortement la présence de l'auteure derrière ces pages et l'urgente nécessité pour elle d'écrire cette histoire. C'est noir mais aussi plein de fantaisie, de bonheur et d'espoir... bref, j'ai adoré !


  • 8 juin 2012

    Si Jeanette Winterson avait déjà parlé de son enfance et de ses parents adoptifs les Wintenson dans les oranges ne sont pas les seuls fruits (lu avant ce blog), dans ce roman autobiographique elle revient bien entendu sur cette enfance mais aussi sur sa vie.


    Le moins que l’on puisse dire est que Jeanette Winterson n’a pas eu une enfance heureuse. Sa mère adoptive était une femme dotée d’une forte personnalité, méchante, épiscopalienne et obsédée par Dieu. Pas d’amour, des interdits et très vite, Jeanette s’est réfugiée à la bibliothèque de sa ville d’Accrington, une ville ouvrière du nord de l’Angleterre. Des parents de condition modeste comme beaucoup de personnes dans ces années 1970, un père effacé devant son imposante épouse qui fuyait le lit conjugal. Sa première relation homosexuelle lui a valu des châtiments dignes du Moyen-âge. L’auteure revient sur son accès à la liberté par l’écriture et par les femmes , sur sa dépression, sur sa quête de ses parents naturel et ses difficultés à construire un foyer. Avec beaucoup de recul, elle dit que cette enfance l’a façonnée. Qui serait-il aujourd’hui sans Madame Winterson?
    Une autobiographie où la colère légitime a laissé place à des réflexions superbes sur le rapport à l’écriture, la lecture et le féminisme.

    Sans pathos mais surtout avec beaucoup d’intelligence et une lucidité marquante, il s’agit d’un livre très fort qui touche le cœur et l’esprit! J’ai eu du mal à choisir un extrait tant ce livre est riche par la réflexion, le travail sur soi !