De grandes espérances

De grandes espérances

Charles Dickens

École des Loisirs

  • par (Librairie Récréalivres)
    14 août 2013

    La voix de Marie-Aude Murail

    Courant 2012 la rumeur d'un nouveau "Miss Charity" a commencé à courir dans le petit monde du livre de jeunesse. Afin de mesurer à sa juste valeur l'attente de tous les lecteurs de Marie-Aude Murail il faut rappeller à quel point Miss Charity avait marqué les esprits. Elle y revisitait avec un immense bonheur la vie de Beatrix Potter, créatrice du fameux Pierre Lapin et donnait une version éminemment personnelle du pastiche du roman victorien. Illustré par un Philippe Dumas très inspiré, "Miss Charity" est un roman d'une très grande richesse propre à toucher plusieurs générations de lecteurs. Un classique en somme. Mais là n'est pas la question.

    Cette rumeur était d'autant plus crédible que l'auteur avait sorti en 2005 un "Charles Dickens" dans la discrète collection de L'école des loisirs, "Belles vies". Ce texte sous titré "Ouvrier à douze ans, célèbre à vingt-quatre" était ce qu'on appelle une biographie romancée, une déclaration d'admiration pleine d'intelligence et d'humour au grand homme des lettres britanniques. Marie-Aude Murail y veillait à restituer la voix de Dickens mêlant "sans guillemets" des expressions de l'auteur et des extraits de romans.

    Quand à la place du Dickens attendu nous avons reçu à la librairie "De grandes espérances", j'ai d'abord eu le sentiment d'avoir été trompé. Une adaptation en grand format même illustrée par Philippe Dumas n'était rien en comparaison avec, c'est le cas de le dire, mes espérances. Passée la déception je me suis reporté avec curiosité à la note d'intention qui tout en rappelant le principe de la collection insiste sur la singularité du travail de notre adaptatrice de luxe. J'en avais presque oublié que j'avais déjà lu adolescent "De grandes espérances" dans la collection des Cahiers Rouges de Grasset. Je pensais n'en avoir rien gardé et c'est en tombant par hasard p114 sur le dessin de Philippe Dumas représentant le jeune Pip poussant la chaise roulante de Miss Havisham que des images du roman ont petit à petit refait surface. C'est étrange quand on y pense, tous ces romans qui peuvent rester en sommeil en vous sans que jamais rien ne vienne les réveiller. Etrange aussi comment nous continuons d'en transformer la matière première à la façon des rêves. "De grandes espérances" s'était curieusement transformé en roman fantastique sur la base du souvenir d'une vieille dame dans une robe de mariée mitée. Et quand Miss Havisham m'est réapparue dans son fauteuil avec ses yeux fous, j'ai immédiatement eu envie de revenir sur les pas de Pip dans la demeure délabrée de la vieille dame et d'y croiser à nouveau Estella.

    Comme tout roman feuilleton qui se respecte "De grandes espérances" recèle son lot de secrets et d'intention cachées et c'est sous cet angle que j'aime à lire aussi le travail d'adaptation de Marie-Aude Murail. Evidemment, l'auteur de la série des "Malo, fils de voleur" paye ici son tribu à un de ses maître en tentant de le rendre plus accessible aux jeunes lecteurs d'aujourd'hui. La valeur de l'appropriation du texte de Dickens peut se mesurer alors à l'amour et au respect qu'elle lui porte. Mais il y a aussi au-delà quelque chose de très émouvant à voir Marie-Aude Murail se glisser dans cette prose comme elle endosserait un rôle. Pour ceux qui on eu la chance de la rencontrer et de la voir lire, son talent de comédienne ne fait aucun doute (comme d'ailleurs celui de Dickens dont les lectures publiques sont restées célèbres). En ce sens l'adaptation de Marie-Aude Murail est une lecture, une interprétation. Ceux qui voudront y voir en dépit de cela une trahison ou le symptôme d'un nivellement par le bas se priveront du plaisir de se voir à nouveau raconter "De grandes espérances". Ils se priveront de la voix de Marie-Aude Murail.

    "Ses lecteurs. Ils sont là. Les yeux dans les yeux. Hypnotisés par lui.
    - Si vous vous sentez enclin pendant la lecture à exprimer une émotion, qu'elle soit grave ou qu'elle soit gaie, faites-le sans la moindre retenue et sans crainte de me perturber."


  • 29 décembre 2012

    Philip Pirrip dit Pip orphelin depuis sa naissance est élevée par sa sœur. Sévère et acariâtre, elle conte à qui veut l’entendre de l’avoir élevé à « la main » et aime se faire plaindre. Pip est une contrainte pour elle, heureusement son mari Joe forgeron a beaucoup de tendresse pour le jeune garçon. Une vraie complicité les unit et Pip n’a aucun secret pour lui. Alors que le jeune garçon est au cimetière où reposent ses parents, il rencontre un forçat évadé de prison qui l’oblige à voler des vivres et une lime sans ne dire mot à quiconque sous peine de terribles représailles. Pip obéit et n'en parle à personne.

    Sa vie revêt un tournant différent lorsque miss Havisham une dame âgée et riche l’invite à venir le distraire. Il rencontre sa fille adoptive Estella. Belle mais hautaine. En grandissant, Pip se rend compte de sa pauvreté, de son manque d'éducation et nourrit secrètement l’ambition de changer le cours de son destin. Bien qu’il semble content de travailler en tant qu’apprenti avec Joe, il apprend à lire et à écrire grâce à Biddy une jeune fille au grand cœur.

    Quand un homme de loi de Londres se présente chez sa sœur avec une proposition étonnante, il peut se permettre de nourrir de grandes espérances. Car un bienfaiteur inconnu dont il ne doit pas chercher à connaître le nom désire parfaire son éducation et à en faire un véritable gentleman. Pip quitte sa sœur, Joe et commence une tout autre vie. Son rêve se réalise enfin mais tout n’est pas si rose que prévu. Ses rencontres, sa nouvelle condition l’amèneront à découvrir les facettes humaines. Je n’en dirai pas plus pour ne pas dévoiler tout le sel de ce roman et les aventures de Pip !

    Les personnages sont hauts en couleurs, fouillés, dépeints avec leurs défauts et qualités, la métamorphose de Pip ne manque pas de surprises.
    Est-ce que sa complicité demeura intacte avec Joe, aura t-il honte de ses modestes origines?
    L’enfant naïf est bien loin et sa personnalité évolue dans un milieu où l’hypocrisie, la jalousie et le pouvoir de l’argent dominent.

    J’ai lu ce roman avec un grand plaisir ! Marie-Aude Murail a allégé subtilement et intelligemment le texte de Dickens afin de le rendre accessible à un lectorat plus jeune mais sans le dénaturer. Un magnifique hommage à cet auteur car elle a su garder l’ambiance et le style d’origine! Le récit est jalonné par les illustrations de Philippe Dumas qui renforcent les émotions. Une belle lecture qui comblera plus d’un lecteur (de 13 ans à 109 ans) !