Yanick Lahens
La couleur de l’aube
Sabine Wespieser
Mourir à Port-au-Prince
[Ce roman est un cri. Saisissant de réalisme, porté par une écriture sublime, il dépeint Haïti à travers le regard de deux sœurs face à l’angoissante disparition de leur frère.]
D’abord il y a Angélique, 27 ans, mère du petit Gabriel (« né d’une traîtrise, d’un de ces hommes nombreux, au plaisir sans délai et sans lendemain ») qui persiste à croire en Dieu malgré Haïti, malgré la violence et la misère qui composent son quotidien. Infirmière dans un hôpital qui manque de tout, elle côtoie la mort au quotidien dans une intimité que le reste de l’île ignore.
Ensuite il y a Joyeuse, sa jeune sœur, « avec ses fesses à embarquer tous les trottoirs », pleine de vie et d’envie, avec au creux des cuisses un trésor que les hommes lorgnent sans pudeur et dont elle sait aussi bien le pouvoir que le danger.
De chapitre en chapitre, les deux femmes monologuent le temps d’une interminable journée d’angoisse passée à attendre Fignolé, leur frère révolté, qui n’est pas rentré de cette nuit d’émeutes dont parle la radio au petit matin. La mort rôde sur Port-au-Prince et il semblerait qu’elle ait frappé aujourd’hui à la porte de ces deux jeunes femmes que l’inquiétude anéantira avant la fin du livre.
La couleur de l’aube est un texte magnifique sur lequel pèse une fatalité tragique. Imagine-t-on d’ailleurs un seul instant quelconque histoire se terminer bien dans cette contrée maudite qui baigne depuis trop longtemps dans une torpeur régulièrement secouée d’accès de violence meurtriers ? Dans ce roman sensuel et douloureux, Yanick Lahens raconte ce pays misérable peuplé de vaincus qui n’en finissent pas de perdre, tout en laissant transparaître l’amour infini qu’elle lui porte. De son écriture rythmée, légèrement répétitive, se dégage une musicalité envoûtante, litanie tour à tour pleine d’espoir, de colère et de désarroi qui tente de donner, enfin, la parole aux habitants de ce point noir de l’Atlantique qui sombre chaque jour un peu plus dans un oubli planétaire.
François Reynaud, Lucioles
Lucioles - Vienne, le 6 novembre 2008