Grégoire Courtois

Suréquipée

Folio SF
6,60 €
 

Bien, je vous raconte un peu ma vie. J’ai une voiture. Tout le confort moderne. Sensuelle. Volant recouvert d’un cuir racé et doux sous la paume. On se parle, elle et moi : Bluetooth. Quand mon téléphone sonne, je lui demande de décrocher et elle me passe la communication sans que j’aie à lever le petit doigt. Elle connaît tout de la météo, la circulation, l’emplacement des stations d’essence et des restaurants. Elle me dit quand elle a soif. Je l’aime beaucoup. Parfois je repense à la Toyota de mes parents quand j’étais enfant. Intérieur en skaï noir. Pas de ceinture à l’arrière. Pour les longs voyages, nous emportions un poste de radio avec nous. Je passais l’antenne par la fenêtre entrouverte et il fallait chercher la bonne fréquence au rythme des régions traversées.

Et aujourd’hui, il me suffit de lui dire à haute voix le titre du morceau que je veux écouter, et elle le joue.
 
Souvent j’essaie de lui faire plaisir. Elle aime les belles choses. Ses goût musicaux sont très sûrs, quant à ses affinités littéraires, elles font ma joie. J’ai pu constater que certains livres lus par de bons acteurs améliorent ses performances sur autoroute. Récemment, j’ai tenu à lui faire un petit cadeau. Je lui ai offert Suréquipée, le nouveau roman de Grégoire Courtois. Nous avions devant nous deux heures de route. Je me suis enfoncé dans son fauteuil, après avoir branché le cruise control sur l’agréable vitesse de cent vingt kilomètres à l’heure, et je lui ai dit écoute ça ma jolie, ça va te plaire ! Grégoire Courtois prend date ! Il parle pour dans cent ans ! Dans Suréquipée, à la fin du vingt-et-unième siècle, le génie génétique a trouvé les moyens de construire, ou plutôt de faire naître des voitures dont tous les composants sont issus du monde animal. Cette voiture organique n’a pas de pare-brise mais une cornée. Pas de carrosserie mais des muscles, de la peau et du pelage. Pas de roues : des pattes ! Ainsi de cette Renault BlackJag qui occupe le roman de toute son intrigante animalité. Autrefois prototype, exhibée de foires en conférences de presse, elle est aujourd’hui le seul témoin de la disparition de son propriétaire. A ce titre, les nombreux enregistrements, fruits des multiples capteurs (d’origine animale, n’oublie pas) dont elle est équipée, sont recueillis pour le bien de l’enquête, verbalisés par l’intermédiaire d’une autre machine, car toute perfectionnée qu’elle soit, son concepteur ne l’a pas dotée d’un langage articulé.
 
Tu l’as compris, ma germanique automobile à la cylindrée si sexy : ce récit de Grégoire Courtois est l’occasion de chatouiller nos conceptions du désir, de la conscience, de l’animalité en nous et de l’humanité que nous projetons sur les choses que nous possédons (quand elles ne nous possèdent pas, pris que nous sommes dans l’étreinte du crédit à la consommation) ; l’occasion d’interroger notre soif de technologie, notre fascination morbide et inconditionnelle pour des géhennes à obsolescence programmée (ah ! le ridicule qui s’empare de nous devant chaque nouvelle saillie téléphonique d’une marque pommelée) ; l’occasion aussi de rappeler notre complaisance éternelle envers les apprentis sorciers qui préfèreront toujours le profit à l’éthique. Et tout cela sous la plume réjouissante de Grégoire Courtois, qu’on imagine écrire sans jamais se départir d’un demi-sourire narquois. Car non seulement l’auteur joue à la perfection d’effets de suspense et de tension, puisant la vigueur de son texte dans un bouillonnement mêlant habilement polar, anticipation et récit intime, le tout servi par une langue impeccable, mais il distille ce qu’il faut d’humour caustique et mordant pour que le lecteur n’oublie jamais que c’est de lui et de ses travers que parle Suréquipée.
 
Comme nous avons ri en imaginant ce monde à venir où la voiture deviendrait presque une personne, et où les hommes tomberaient pour ainsi dire amoureux de leurs machines ! C’est la littérature qu’elle aime ! J’ai bien senti sa reconnaissance. Lorsque j’eus lu la dernière phrase, il me sembla que le moteur tournait mieux, que les gaz s’échappaient harmonieusement, et nous fîmes un créneau parfait. J’ai laissé Suréquipée dans la boîte à gants. Je sens que ce livre nous fait du bien.
 
P.M. - Livre aux Trésors

Sublimation

Ce roman concis et fulgurant célèbre le rapport fantasmé de l’homme à la voiture, plus généralement la sienne, de façon sexuée et organique. Imaginez une voiture qui réponde exactement à vos souhaits, les anticipe et vous surprotège. Elle est élégante, douce, docile presque humaine puisque entièrement composée de matière organique. Qui de l’homme ou de la voiture présentera les attributs les plus monstrueux ? L’homme a ainsi créé la voiture à son image sublimant une sensation de pouvoir infini et une domination absolue sur le monde. Attention, ce roman est addictif !

Betty - La Buissonnière

LA BUISSONNIERE, Livre aux Trésors - Liège (Belgique), le 1er juin 2017