Tao Lin

Richard Yates

Au Diable Vauvert
Traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Flamin
20 €
 
C’est une prose hypnotique. Un sujet, un verbe, un complément. Et rarement autre chose, du début, jusqu’à la fin. Utilitaire comme un SMS, mais infiniment plus poétique aussi, la langue de Tao Lin est à l’image de ses personnages : détachée et froide en apparence tandis qu’au creux de ses entrailles grondent des sentiments multiples et violents. Une banquise immaculée sous laquelle se déchaine un océan grouillant de vie.
 
Au coeur de ce système littéraire, deux jeunes gens, personnages de leur propre fable, se débattant dans le champ de mine d’une relation amoureuse adolescente, entre indifférence feinte et réelle dépendance.
 
Le mécanisme est implacable, le ton d’une justesse suprenante et l’effet totalement hypnotique, d’un réalisme tel qu’il se permet des instants d’absurdité, des fautes de frappe ou simplement le récit méthodique de gestes insignifiants, machinaux, seulement captés par la grâce et l’intelligence du procédé.
 
Car finalement, l’invention la plus géniale du roman est aussi la plus évidente : traiter formellement de la même manière tout type de communication, que celle-ci soit directe, téléphonique, SMS ou chat.
 
En son temps, Choderlos de Laclos avait estimé qu’un roman épistolaire n’était pas formellement un roman comme les autres. Il signifiait au fond que l’espace de la lettre n’était pas celui du réel. Mais aujourd’hui, à l’heure de la multiplication des canaux de discussion et de l’avènement de l’information permamente, le médium n’est plus le message. Pour un adolescent du XXIe siècle, peu importe le médium, tout ce qui compte, c’est ce qu’on y dit. C’est ce qui nous fait exister, la presque totalité de ce qui nous définit. Et si mensonge il y a, soit il est nulle part, soit il est partout.
 
En deux pages bouleversantes, le roman répond à cette question : le mensonge est bel et bien partout, et traite ce thème central avec une incroyable facilité. C’est à ce moment précis qu’on devient certain de ce qu’on pressentait depuis le début : que ce texte n’est pas une quelconque arnaque marketing, un énième produit formaté pour la next generation X, Y, Omega ou Zeta. Tao Lin sait où il va et sait exactement comment y aller. Ainsi, quand dans le dernière tiers du livre, la question de l’apparence et plus généralement du corps revient en force, il ne fait plus aucun doute qu’on tient là un livre entier, maîtrisé dans ses moindres détails, un nouvel air, frais et constant, comme le ventilateur intégré de nos tristes unités centrales.
 

Obliques - Auxerre, le 10 février 2012