Rencontre avec Mathias Enard

Vendredi 5 Décembre 2008 - 18h00
Livre aux Trésors - Liège (Belgique)
 

Rencontre littéraire d’exception avec Mathias Enard pour son roman Zone, Actes Sud, 2008

C’est peu dire que nous sommes particulièrement heureux de la visite de Mathias Enard en nos murs, enthousiasmés que nous sommes par son dernier livre, Zone, paru à la rentrée aux éditions Actes Sud. Dans la masse infernale de romans publiés chaque année en français, rares sont les occasions de se dire : on tient là un auteur. Plus rare encore, on tient là un roman qui compte. Pour le moins, Mathias Enard a publié un ouvrage sur lequel beaucoup peut être dit, qui provoque la discussion et fait se confronter les idées sur la littérature et son rôle face au chaos du monde. De quoi s’agit-il ? Du monologue intérieur d’un homme, Francis Servain Mirkovic, pendant le voyage en train qui l’emporte de Milan jusqu’à Rome. Parti la veille de Paris, nous l’accompagnons sur ces cinq cents derniers kilomètres que vont jalonner ses pensées, allers-retours incessants entre sa vie et l’Histoire de l’Europe, de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Francis Mirkovic, né de père français et de mère croate, est, on le comprend assez rapidement, un ancien agent secret français dont la zone d’activité était ce grand espace tiraillé de violences depuis plus de deux mille ans. Il fut avant cela engagé volontaire dans les milices croates, parti se battre contre les Serbes puis les Bosniaques au nom de la mère Patrie oppressée. Il est aussi un homme chargé de secrets, plombé par le fiasco de ses amours et le souvenir de ses morts. Au moment où commence le roman, il a une sérieuse gueule de bois, de l’alcool de la veille bien sûr mais surtout une gueule de bois de lui-même et de sa vie. Pourquoi est-il dans ce train, pourquoi va-t-il à Rome, c’est tout l’objet du roman.

Difficile de parler de Zone sans toucher un mot du choix narratif de Mathias Enard de suivre au plus près le flot des pensées de son personnage : un long texte de plus de cinq cents pages, divisé en chants (comme l’Odyssée est divisée en chants), ininterrompu (comme le monologue dans Ulysse de Joyce est ininterrompu), c’est-à-dire que jamais un point ne vient suspendre l’idée, tout juste les virgules rythment-elles cette phrase qui n’en finit pas. Zone est un fleuve dont le flot continu semble ne jamais se tarir. Pas de paragraphes, pas de rupture par les points, chaque chant est un long tunnel de plusieurs dizaines de pages, denses, où l’on a peur parfois de se noyer. On s’y perd et on reprend pied. Difficile d’imaginer d’être littérairement au plus juste des pensées du narrateur. Il ne s’agit nullement d’un artifice, ni d’une volonté d’esbroufe de la part de l’auteur, mais d’un choix, narratif et esthétique, qui donne toute sa dimension à cette oeuvre exigeante.

On a comparé Zone aux Bienveillantes de Jonhatan Lyttel. Il nous semble que Mathias Enard réussit là où Lyttel a échoué : donner une vision kaléidoscopique de son personnage, creusant dans ses contradictions, des abjections et ses grandeurs, son humanité, sans donner l’impression qu’un auteur marionnettiste avait tout prévu, sans jouer d’effet. Enard offre un texte d’une érudition stupéfiante sans jamais prendre la pose de cette érudition. En cela, il est plus à rapprocher d’un William T. Vollmann et son Central Europe dans sa capacité à embrasser en un seul texte l’Histoire d’un continent par les petites vies de ses personnages.

Nous croyons vraiment que Mathias Enard est un auteur qui compte et qui comptera, que Zone est un texte important qui ne sera pas anodin au regard de l’histoire de la Littérature de notre temps. Le rencontrer, l’écouter parler – avec l’humilité qui caractérise les grands auteurs – de son travail est une de ces petites bénédictions de l’existence. Mathias Enard est jeune (37 ans), il vit à Barcelone où il enseigne la langue arabe à l’université. Que sera son oeuvre désormais ? Nous ne le savons pas mais nous savons que Zone en est déjà un des sommets.

Pour en savoir plus : Une interview de Mathias Enard en vidéo Une critique pas trop mal fichue Un dossier sur Actes Sud et une interview de Mathias Enard par nos amis du magazine OnLit et de la librairie Graffiti Une critique de Claro, traducteur entre autres de William T. Vollmann et de Thomas Pynchon