Renaissance italienne
Eric Laurrent
Editions de Minuit
158 pages
14,00 €
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DéCALé
De roman en roman, Eric Laurrent affirme sa singularité de dandy des lettres et s’il reste un styliste exceptionnel doué d’un humour complètement décalé, son travail d’écrivain ne cesse de gagner en émotion, en sincérité et, par là, en nécessité. Renaissance italienne est incontestablement son meilleur livre.
En finir avec Clara Stern ! Voilà l’objectif que s’était fixé le narrateur de Renaissance italienne en partant pour Florence une dizaine de jours afin de divertir son esprit en l’admiration des plus grands chefs d’œuvre du Quattrocento jusqu’à tenter d’oublier, dans leur contemplation, l’existence même de cette fille. Las ! Sitôt rentré à Paris, tout s’acharne à la lui rappeler. Les apparitions fantasmées de l’être aimé se multiplient lors de soirées où se conjuguent alcool et fatigue, et la débauche à laquelle il se livrait jadis avec beaucoup de plaisir désormais le laisse mou quand il lui faudrait être dur. La situation est grave pour cet ex libertin et il va lui falloir très vite remonter la pente.
Arrivés à ce point du roman, il y a de fortes chances que vous ne soyez devenus complètement dingues de cette écriture à nulle autre pareille et dont un seul chapitre suffit généralement, dans le cas contraire, à vous étourdir et vous dégoûter à jamais d’elle et de ce que l’on appelle ses « manières ». Ses manières, ce sont des phrases qui n’en finissent pas, des subordonnées qui se multiplient à l’envie, s’enchâssant les unes dans les autres jusqu’à créer une tension grammaticale telle qu’il vous arrive alors d’en rire nerveusement comme dans l’attente du ballon de baudruche que l’on gonfle tant et plus jusqu’à ce qu’il explose, c’est cet amour aussi de l’imparfait du subjonctif qui donne à sa petite musique quelque chose de désuet et c’est enfin un goût impardonnable pour la préciosité lexicale. C’est dit, plus personne n’écrit comme Eric Laurrent. Est-ce bien ? Est-ce regrettable ? Peu importe ! Mais comment ignorer plus longtemps le talent de cet écrivain insolent de maîtrise littéraire et ignorer l’humour complètement décalé dont il peut être capable ? Car oui, lire Laurrent fait rire. Rien de plus commun, en effet, que ce qui arrive au narrateur de ce roman : il était amoureux, il s’est fait larguer, il essaie de s’en remettre. Mais dit par Laurrent, cela est pire qu’exquis ! L’action se situant, qui plus est, au XXI° siècle, le télescopage d’une langue d’une noblesse pré révolutionnaire et d’une réalité on ne peut plus triviale donne lieu à des scènes d’une drôlerie ravageuse. Imaginez la description d’une station service ou la perception de la musique techno par un contemporain de Marivaux et vous n’aurez qu’une vague idée de ce à quoi ressemble son écriture. Tout se passe comme si notre monde s’habillait sous sa plume d’un pourpoint démodé et beaucoup trop beau pour lui. L’effet comique est alors imparable. Mais ce qui donne à ce 9eme roman de Laurrent une dimension nouvelle, c’est la revendication, par petites touches, du matériau autobiographique dont il use ici. Il est le narrateur de Renaissance italienne. S’en dégage alors une émotion nouvelle qui donne à son travail d’écrivain une nécessité dont on disait jusqu’alors qu’elle lui faisait terriblement défaut. Vraiment essayez Laurrent ! Au pire vous vous direz qu’il valait la peine d’être détesté.
Lucioles - Vienne, le 27 mars 2008