Perturbations
Gisèle Fournier
Mercure de France
113 pages
12,50 €
Un soir de neige, Louise, une femme seule et séduisante, arrive dans un village de montagne pour y louer une maison isolée. Mystérieusement, quelques mois plus tard, elle disparaît. Tout le village essaie de comprendre ce qui est arrivé. Les esprits s’échauffent, les langues se délient ou gardent leurs secrets, les silences deviennent lourds. On s’épie, on se soupçonne. Sous les apparences et les ragots, le mystère s’épaissit, et la rumeur enfle. Les parts d’ombre se dévoilent, l’ordre établi se dissout, et la vérité se dérobe... De surprenantes Perturbations traversent ce roman écrit comme un polar rural. Cet ouvrage raffiné et servi par une écriture parfaitement maîtrisée se déroule dans un univers à la Giono. Dans cette partie de cache-cache où la tension monte crescendo, sans hémoglobine ni cadavre, l’héroïne brille par son absence (comme Solange Brillat d’Eric Faye). Gisèle Fournier semble être fascinée par le thème de la disparition. Écrivain, elle l’impose en mystère, puis tente d’y répondre par le biais de l’écriture. Elle travaille chaque tournure dans ses moindres détails, juxtapose les temps pour créer des contrastes sur le secret de vies minuscules, accumule les détails en descriptions précises qui traduisent une atmosphère, une scène, tout en maintenant une mémoire si flottante et si floue de ses personnages que l’incertitude devient maître d’ouvrage. On entend sa respiration ample et doucement rythmée comme celle de Michèle Desbordes. L’effet est réussi et saisissant. L’alternance des sentiments ambivalents, la richesse littéraire de la forme qui insère un journal de bord et des articles de journaux entre les monologues, le rythme de la phrase, le choix des mots simples, riches et denses, la ponctuation très étudiée créent une tension dramatique, rendent les désirs, les haines et les désarrois vivants, l’obsession malsaine palpable. L’énigme vit au cœur de la peur, des hypothèses, des fantasmes, des jugements, des accusations larvées. Les personnages ont quelque chose d’attachant, de fragile, de mystérieux, sans qu’on sache préciser plus avant. Chacun a une perception différente des événements, et c’est la fin d’un monologue qui introduit celui de l’autre. Cette polyphonie et le choix de la discontinuité, de la fragmentation, sont les fils adroitement tissés par Gisèle Fournier dans ce roman superbe, subtil et rigoureusement bâti, où le fond commande la forme et laisse la place à l’imaginaire du lecteur.
Pascale Arguedas
Initiales, le 14 décembre 2007