Notre part des ténèbres
Gérard MORDILLAT
Calmann-Lévy
88 pages
21,90 €
31 décembre. Le Nausicaa, paquebot de luxe, s’en va mouiller non loin du port du Havre pour célébrer la troisième année consécutive de bénéfices records d’un fonds spéculatif : la FII ("International Investment Fund"). A son bord, actionnaires, chefs d’entreprises, ministre de l’Intérieur français, peoples payés pour l’évènement, journaliste de Paris Match. Champagne, caviar, orchestre de trente musiciens, bal masqué et feu d’artifice : une opération appelée "yellow submarine" par Patmore & plus, l’agence de communication organisatrice de cette nuit qui s’annonce grandiose...
Ce qui est sans compter sur un groupe d’hommes et de femmes déterminés et très bien organisés, dont l’usine, proie de la FII, a été vendue et délocalisée en Inde. Prenant le contrôle du paquebot, ils vont entrer dans les eaux internationales, mettant cap au large, « plein nord, vers le grand froid, le grand vent, la grosse mer ».
« Nous sommes tous sur le même bateau », leur a-t-on seriné avant leur licenciement. Une formule qui rejoint la réalité : les voilà tous effectivement sur le même bateau et « ceux qui apprécient tellement les métaphores maritimes vont avoir l’occasion de mesurer la profondeur et la justesse de ces mots : vivre de l’intérieur ce qu’ils signifient ». La situation devient la suivante, exposée par Gary (personnage principal du roman) aux actionnaires pris en otage : « Si ça devait mal tourner sur ce bateau, comme ça a mal tourné pour nous, y aurait-il assez de canots de sauvetage pour tout le monde ? » – à savoir que le bateau est entièrement ceinturé de soixante kilos de C4, un explosif militaire très puissant.
Comme prévu dans le plan, Gary contacte les autorités, qui demandent à connaître leurs revendications. Des revendications ? Ils n’en ont aucune, sinon celle de poursuivre leur route vers le nord...
Notre Part des ténèbres peut être considéré comme un écho aux Vivants et les morts paru il y a trois ans. Et là encore, Gérard Mordillat frappe très fort. Car sa force est de nous captiver en tant que romancier, tout en captant notre attention en tant qu’homme sur une réalité qui le hérisse : le nouvel ordre mondial, violent, hypocrite, indécent, ignoble, géré par l’argent, l’anonymat et la peur, un monde en guerre, une guerre économique ayant abouti au sacrifice d’hommes et de femmes comme monnaie négligeable, des chiffres sur les bilans comptables.
Mais ces hommes et ces femmes sont des êtres vivants, de chair et d’os, et Gérard Mordillat les met en scène avec une grandeur d’âme qui donne chaud à la nôtre. « Aujourd’hui, les enfants naissent la peur au ventre et grandissent tremblants et résignés. Ce monde d’oubli des luttes, ce monde d’asservissement et d’acceptation ne sera jamais le mien. Personne ne me fera croire que le capitalisme est le seul monde possible, que l’histoire est terminée, que le marché scelle le stade ultime de l’organisation humaine. Peut-être suffit-il de dix hommes décidés sur un navire de croisière pour que la peur change de camp ? Qu’est-ce qu’il faut pour faire tomber la Bastille ou guillotiner un roi ? Du courage et un excès de désespoir... »
Courage et solidarité, c’est ce que l’on trouve dans ce roman, somme toute un grand roman de résistance, dont la structure et le rythme nous engagent dans une lecture dévorante et passionnante, avec cette question en tête : quel sera le feu d’artifice final ? Pour ce roman, un simple mot suffit : MERCI, monsieur Mordillat !
Florence LORRAIN
Atout-livre - Paris 12e, le 30 janvier 2008