Nilly, Yves

Nocturne des corps

Mercure de France
187 pages
14,50 €
 

Le récit n’est pas simple à résumer. L’ensemble est énigmatique, complexe, et, autant le dire tout de suite, très réussi. Il y a pour commencer un cerf qui percute une voiture la nuit, un gigantesque incendie, et un Canadair qui se trompe de cible et teint en rose l’épicerie d’un centre de vacances. Il y a aussi un certain Lucas, qui recherche un enfant qui a disparu dans la forêt. Cet enfant est Silvain, qui, en effet, vit seul dans la forêt avec les animaux, notamment le cerf du début. Mais il s’agit peut être aussi de Lucas lui-même qui, lorsqu’il était enfant a assisté à la pendaison de son père, traumatisé par les massacres de la guerre d’Algérie, dans la forêt, non loin d’une mystérieuse "Chambre des brouillards". Plus tard Silvain et le cerf voient un homme mort, allongé dans la forêt, apparemment tombé du ciel. Il y a aussi un enquêteur qui veut élucider l’énigme de la disparition d’un Allemand, qui est peut-être le cadavre de la forêt. Plus tard encore le cerf, rendu ivre et irascible après avoir mangé des fruits pourris, dévaste l’épicerie du centre de vacances et tue l’épicier, qui dessinait des corps d’enfants et collectionnait les magazines pornographiques. À la fin, il -est question d’animaux tombés du ciel, et ce sont des enfants qu’on voit tomber, dans la forêt, non loin de la mystérieuse Chambre des brouillards. Ce ne sont là que quelques-unes des histoires qui se croisent et s’entrecroisent tout au long du récit. Ce pourrait être confus et maladroit, c’est complexe et remarquablement mené. Ce sont des successions de (parfois très) brèves saynettes, qui éclairent et masquent à la fois l’objet, ou les objets, du récit, dissimulant autant qu’elles révèlent, à coup de petites touches énigmatiques, jamais lassantes ni maladroites. Et surtout la densité de l’énigme ne faiblit pas, servie par une langue à la fois elliptique et très évocatrice. Une ambiance étrange est rapidement installée, qui ne faiblit jamais, même lorsque l’auteur change de registre, passant de la fantaisie (apparemment) pure à l’évocation plus ou moins directe des massacres de la guerre d’Algérie, ou d’une espèce de réalisme poétique à un monde magique et cruel de l’enfance où affleurent les contes et légendes ("Silvain oublie la dame des Sapins bleus, le pendu et son fils, les chasseurs autour de la jeune fille en pleurs, et l’épicier qui croquait les corps d’enfants en les agrippant avec ses ongles noirs") On se dit parfois qu’on n’est pas si loin de l’univers onirique et déconcertant de Murakami Haruki, avec ici une langue chatoyante qui enveloppe le tout dans un réseau serré d’humour, de poésie et d’inquiétante étrangeté qui alternent tout du long, en une espèce de jonglerie intensément jubilatoire.

Christian Garcin dont les librairies Initiales publient un inédit Deux fragments oubliés est l’auteur de :

  • Vidas, Gallimard,
  • L’Encre et la Couleur, Gallimard,
  • Vies volées, Climats,
  • Rien, Champ Vallon,
  • Les Cigarettes, l’Escampette,
  • Une odeur de jasmin et de sexe mêlés, Flohic,
  • Le Vol du pigeon voyageur, Gallimard,
  • Une théorie d’écrivains,Théodore Balmoral,
  • Itinéraire chinois, l’Escampette,
  • Sortilège, Champ Vallon,
  • Du bruit dans les arbres, Gallimard,
  • Lexique, l’Escampette,
  • Labyrinthes et Cie, Verdier,
  • Fées, diables et salamandres, Champ Vallon,
  • L’Embarquement, Gallimard,
  • Pierrier, l’Escampette,
  • Piero ou l’équilibre, l’Escampette,
  • La Jubilation des hasards, Gallimard,
  • La neige gelée ne permettait que de tout petits pas,Verdier,
  • Pris aux mots, l’Escampette,
  • J’ai grandi, Gallimard,

Initiales, le 14 décembre 2007