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Dominique Manotti
Lorraine connection PARUTION EN POCHE-INTERVIEWDans les années 90, la Lorraine ouvre les bras - et les subventions publiques – au groupe coréen Daewoo. L’implantation de trois usines doit redonner vie à cette région économiquement sinistrée. Mais quelques années plus tard, le bilan est terrible : conditions de travail déplorables, gestions catastrophiques, licenciements et fermeture des sites. De cette affaire, Dominique Manotti nous raconte l’envers du décor, les collusions entre pouvoir politique et financier et les enjeux des grands groupes industriels. Un roman policier qui s’inscrit dans une réalité où la vie humaine n’est pas une valeur côté en bourse. Renaud Junillon : Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire sur ce drame social et politique ? Dominique Manotti : D’abord, j’ai une certaine propension à écrire des drames sociaux et politiques. Pour le dire autrement, mon centre d’intérêt est la vie des hommes en société, les rapports des hommes entre eux, le fonctionnement de l’organisation sociale. Donc, en 1996, j’ai suivi avec intérêt les volte faces du gouvernement Juppé sur la privatisation de Thomson, attribuant d’abord Thomson Multi Média à Daewoo pour 1 franc symbolique, parce que « Thomson, ça ne vaut rien », puis changeant d’avis deux mois plus tard, sans expliquer pourquoi. Ca m’intéresse, mais sans plus. Je mets ça dans un coin de ma tête et n’y pense plus. Deux ans après, on apprend que le conglomérat Daewoo fait faillite, que d’ailleurs, l’entreprise est en faillite potentielle depuis des années. Ah bon ? Et que le patron , Kim, vient de disparaître en laissant un trou de 2 milliards de dollars. Dès ce moment là, je pense que le gouvernement Juppé de 1996 est composé soit d’imbéciles soit de corrompus. Comme je suis auteur de polars, je choisis l’hypothèse de la corruption. Dernier déclic : En 2003, la dernière usine Daewoo en France brûle. L’incendie d’usine est un classique de l’escroquerie patronale. Je ramasse mon papier et mes crayons, et je vais voir sur place. Deux ans après, ça donne Lorraine Connection. R.J. : Le lecteur suit de nombreux ouvriers de l’usine, dont les vies peignent le tableau de la classe ouvrière des années 90. Une classe nostalgique, ébranlée : par rapport à la génération post 68, celle-ci semble ne plus y croire vraiment. Qu’en pensez-vous ? Quelles en sont, à votre avis, les raisons ? D.M. : La classe ouvrière de Lorraine a subi un traumatisme majeur : La disparition en moins de 20 ans de la sidérurgie et des sidérurgistes qui étaient son épine dorsale. Tous les mécanismes de transmission d’une culture et d’un mode d’être ont été balayés. La nouvelle génération n’imagine même pas à quoi elle pourrait croire ou comment elle pourrait exister collectivement. Ce qui s’est passé en Lorraine a été plus radical que dans le reste de la France, mais emblématique d’un effacement général de « la classe ouvrière ». R.J. : Les personnages féminins comme Rolande ou Aïcha sont des personnages particulièrement forts et attachants. S’attarder sur leur quotidien permet d’aborder le thème de la condition actuelle de la femme dans un milieu et dans une société non paritaire. D.M. : Aïcha ne peut pas échapper à l’autorité de son père parce que l’usine ferme. Rolande est une fille mère qui élève seule son fils, situation extrêmement courante et une des figures dominantes de la pauvreté actuelle. Mais ce sont des personnages romanesques, pas un discours sur la condition féminine. R.J. : « Lorraine connection » est un roman qui réussit à décrire et à mettre en scène aussi bien le monde ouvrier que le monde du patronat et des hautes sphères économiques. Quelles sont les difficultés que rencontre l’écrivain lorsqu’il s’agit de raconter les liens, les tensions entre deux univers qui n’ont pas la même vision des choses ? D.M. : Oui, c’est assez difficile. Il faut éviter la caricature. Il faut trouver pour les uns et pour les autres les éléments qui font « chair », vivant, dense. Et ce ne sont pas les mêmes. Il faut respecter ses personnages, à peu près tous, et construire une « machine » assez bien montée pour que leurs « frottements » ne soient pas artificiels. Ils ne se frottent pas tous, d’ailleurs. Quignard, le patron local, peut rencontrer Rolande l’ouvrière, et lui parler, la comprendre. Les technocrates d’Alcatel à Paris, j’en doute. Aussi, Quignard et Montoya, le flic usé, jouent les intermédiaires entre les deux mondes, et permettent à la machine de tourner. R.J. : Le cadre du roman noir permet à la fois la chronique sociale et la dénonciation d’un système politique. Ecrire du polar est-il un acte résistant ? Est-ce une des dernières formes de militantisme ? D.M. : Attention, pas de confusion. C’est l’action collective qui peut changer le monde, pas un roman. Et un roman, s’il est militant, didactique, prêcheur, est un pauvre roman. Un bon roman est suffisamment complexe pour laisser au lecteur la possibilité de le lire de mille et une façons différentes, selon sa propre personnalité et ses propres choix. Maintenant, moi, en tant qu’auteur, quand j’écris, si j’écris, c’est avec toute mon expérience militante et un esprit de résistance intact. Du moins, je l’espère. Coup de cœur du même auteur : Sombre sentier, éd. du Seuil. Un jour du printemps 1980, une jeune Thaï est trouvée morte dans un atelier de confection du Sentier. Banale histoire de prostitution ? Pas tout à fait. Le décor va se préciser : un club vidéo pour le moins spécial, des députés, des diplomates, des hauts fonctionnaires, des banquiers, certains mêlés, entre autres choses, à un vaste trafic d’héroïne en provenance d’Iran via la Turquie... Le tout premier lauréat du tout premier festival Sang d’Encre 1995 ! , le 7 mai 2008 Les librairies
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