Littell, Jonathan

Les Bienveillantes

Gallimard
903 pages
25,00 €
 

« Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça c’est passé. » L’homme qui prononce cette phrase, dans les premières lignes du roman de Jonathan Littell, l’homme qui lance cet appel à la fraternité universelle, est le SS-Obersturmbannführer Maximilian Aue. Plusieurs années après la guerre, alors qu’il a changé d’identité et qu’il mène une paisible existence bourgeoise, cet ancien officier supérieur de la SS entreprend de « raconter comment ça c’est passé », comment les années de guerre ont fait de cet intellectuel, de ce docteur en droit, d’abord un fonctionnaire rigoureux de la SS, puis le complice d’atrocités sans nom et très vite un assassin lui-même. Son récit débute en 1941 avec la conquête de la partie de la Pologne occupée par l’armée rouge ; il suit la progression victorieuse de l’armée allemande jusqu’au retournement de 1943 : Ukraine, Biélorussie, Caucase jusqu’à la poche de Stalingrad, ce « keitel », chaudron en allemand, où l’armée de Von Paulus est faite prisonnière. Mais le narrateur échappe à cette fournaise et finit la guerre dans la proximité immédiate de Himmler qui le charge de missions d’inspections dans les camps de concentration. Durant ces quatre années, Max. Aue est avant tout un fonctionnaire. Il ne participe pas directement au massacre des populations juives. La plupart du temps, il n’est que le spectateur de leur exécution. Mais, lorsqu’il agit vraiment, lorsqu’il doit faire usage de son arme, il reste pour ainsi dire un spectateur, le spectateur de lui-même et de ses mains trempées de sang. Ce comportement donne le ton à son récit. Son but n’est pas, « comme certains de ses anciens collègues », selon ses propres mots, « d’écrire ses Mémoires à fin de justification, car il n’a rien à justifier. » Ce masque d’indifférence, de froideur professionnelle, se lézarde pourtant au fur et à mesure de son récit. Ce qu’il se cache durant le jour ou à l’état de veille, les crimes dont il est le témoin indifférent, resurgissent la nuit et le plongent dans d’horribles cauchemars. Bientôt, c’est son corps qui se détraque et il doit subir des accès répétés de vomissements... Seule l’introspection, la distance que l’analyse lui permet de conserver, l’empêche de sombrer définitivement dans la folie.

Il est difficile d’arriver à la fin de ce livre sans ressentir une terrible confusion ; on ne sait plus ce qui est le plus effrayant : la guerre et ses atrocités ou leurs reflets dans les tourments qu’affronte le narrateur. Une grande expérience de lecture.

Yannick Burtin

Le Merle Moqueur - Paris 20e, le 15 décembre 2007