Le Roman Noir

L’auteur américain JAMES CRUMLEY a tourné définitivement la page... nous avions parlé de lui dans le dossier Roman Noir... Signé Philippe Corcuff.
 

JAMES CRUMLEY 1939- 2008

Un vie médiocre, un horizon qui ressemble à une benne à ordures : The Last Good Kiss de James Crumley part, comme le meilleur du roman noir, d’un état de crise existentielle. Et le trouble métaphysique gagne en intensité au fil de la narration : « Personne ne vit éternellement, personne ne reste jeune assez longtemps. Mon passé m’apparaissait comme autant d’excédant de bagages, mon avenir comme une longue série d’adieux et mon présent comme une flasque vide, la dernière bonne lampée déjà amère sur la langue ». Quand on a perdu à la fois son passé, son présent et son avenir, la rositude des églises et des politiques de tous poils n’est guère audible…

Les incertitudes sur le sens de sa propre vie rejoignent alors les interrogations sur le cours du monde, la crise existentielle se faisant indissociablement crise sociale. « Des fois j’arrive plus à savoir si c’est moi qui débloque ou si c’est le monde qu’est devenu une fosse septique », lance à un moment le détective Sughrue. « Les deux. Mais votre plus gros problème c’est que vous êtes un moraliste », lui répond l’écrivain Trahearne.

En tout cas du côté de la subjectivité individuelle comme de celui de la société, Crumley ne se raconte pas et ne nous raconte pas des contes de Noël sirupeux. « Moraliste », mais pas moralisateur, il vit cette situation en écorché éthique, et pas en militant évangélisateur. Le poids du fric et de la violence, du côté du monde, les faiblesses, voire les saloperies, du côté des âmes humaines. Crumley n’est ni un chantre conservateur des bienfaits de l’ordre social face aux débordements des individus, ni un apologue « rousseauiste » de l’homme bon par nature et perverti par la société. Plutôt un observateur participant de nos désillusions tant collectives qu’ individuelles. Ce climat de désenchantement n’épargne pas les rêves hippies et gauchistes des années 1960-1970.

Le dernier baiser est aussi une traversée de la face sombre de ces espérances ensoleillées. « “Drogue, Sexe et Rock’n’Roll“ n’est plus le cri de la liberté, mais un slogan commercial de plus », note Crumley dans un recueil de nouvelles (Putes, 1ère éd. : 1988 ; trad. chez Rivages/noir). Mais le cheminement chaotique de Sughrue est parfois ébloui de trouées d’inédits. Ce qui lui permet de résister au cynisme. D’abord, parce que la bonté, sans les dégoulinements sentimentaux propres aux religions ou aux médias, n’est pas complètement absente. Émerge ainsi la figure de Selma, mère-accueil qui a rendu possible la rédemption de Betty Sue. Ce n’est d’ailleurs pas par naïveté que l’éthique se fraye un passage, mais en toute connaissance de l’humaine inhumanité : « Une femme qui avait connu toute la cruauté que le monde avait à offrir, qui l’avait endurée et qui trouvait encore le moyen de pardonner, contre toute raison ».

Et puis l’amour, non partagé, pour Betty Sue fait de nouveau vibrer le coeur endolori de notre détective. L’éclair d’un baiser réveillera alors, dans un instant d’immortalité, la possibilité de l’utopie, bien que nous continuions à patauger dans la merde. Enfoncé jusqu’au cou dans une ambiance glauque de crise, Le dernier baiser ne referme pas définitivement les portes de ce qui pourrait encore nous arriver de pas trop moche…

James Crumley est né le 12 octobre 1939 à Three Rivers (Texas). Après deux ans passés dans l’armée et des études au Texas, il devient conférencier et enseigne la littérature dans plusieurs universités pour finalement s’installer à Missoula où il rencontre Richard Hugo, James Lee Burke et bien d’autres. James Crumley est décédé le 18 septembre 2008 à l’âge de 69 ans.

Il a notamment publié Folie douce (trad. Patrice Carrer) paru aux éd. Fayard Noir 2005, La contrée finale (trad. Philippe Garnier), La danse de l’ours (trad. François Lasquin) et Un pour marquer la cadence (trad. Nicolas Richard) parus aux éd. Gallimard 2004, 1999, 1997.

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