MEZZO & PIRUS

Le roi des mouches T01 & T02

éd. Albin Michel
 

LA NUIT DES MASQUES

Derrière ce masque de mouche se dissimule un monde désenchanté où le vide affectif est comblé par la drogue et le sexe. Mezzo et Pirus signent le second opus d’une série aussi troublante que fascinante.

Renaud Junillon : Cette série est extrêmement narrative, chaque histoire nous entraînant dans les pensées des différents protagonistes. Comment aborde-t-on la mise en image d’un texte « intériorisé » ?

Mezzo : En retenant l’expressivité. Le dessin doit éviter la démonstration gestuelle qui atténuerai le propos. Dans la série, les personnages subissent plus qu’ils n’agissent. Ce sont pratiquement des logos ( corps groupés cernés de noir, bouches et visages fermés, profil/face…), mais ils doivent rester vivants, sexués. Je pense aux figurines de notre enfance que l’on déplace dans un théâtre imaginaire. Ainsi, chaque mouvement prend un relief particulier et étaye leurs pensées. Une manière, peut-être, de photographier l’ indicible.

R.J. : Si le personnage principal, Eric, incarne le Roi des Mouches, sa cour et lui sont englués dans la toile d’araignée qu’est la vie. Qu’incarne-t-il pour vous ? Comment interpréter le port de ce masque de mouche ?

Mezzo & Pirus Le royaume d’Éric se trouve surtout derrière son masque – la muraille à l’abri de laquelle il rumine tous ses fantasmes. Sinon, il n’est roi de rien. Il subit les choses. Il ne cherche jamais à se donner les moyens d’influencer leur cours, sauf si c’est pour son profit immédiat. Il est souvent je-m’en-foutiste, lâche, opportuniste… Une sorte d’anti-Tintin. Éric est le héros anonyme d’un monde fini dont les derniers grands espaces se trouvent dans nos têtes.

R.J. : Le Roi est une vision cynique d’un univers où l’adolescent tend vers l’autodestruction, où l’adulte n’est plus repère mais misère vieillissante. Seul Damien évoque l’amour, la tendresse : or, il est mort…

Mezzo & Pirus Disons plutôt que les adultes passent leur temps à lutter contre la vieillesse. Ils ne peuvent pas être des repères, vu qu’eux-mêmes aspirent à rester jeunes le plus longtemps possible. Les morts sont débarrassés de la nécessité de lutter pour séduire ou plaire. Pour eux, plus d’enjeu ou de quête de pouvoir. La mort est vécue comme une délivrance. Mais quel ennui !

R.J. : Lutte contre les forces obscures tapies en nous, quête d’une rédemption : ces thèmes présents dans votre travail sont ceux du roman noir. Dans quelle mesure ce genre littéraire mais aussi graphique et cinématographique influence-t-il votre œuvre ?

Michel Pirus . : Le « noir » – par la sécheresse du texte, ou la rigueur des cadrages – est un genre qui m’a influencé à mes débuts. Moins maintenant. Reste le sens du suspens, de la tension, que j’applique aux situations les plus banales afin de leur donner du relief. Dans le Roi, les détails sont des séismes. Le dérisoire est lyrique.

Propos recueillis par Renaud Junillon, librairie Lucioles.

Lucioles - Vienne, le 1er décembre 2008