Le paradis des chiots
Sami Tchak
Mercure de France
222 pages
17,00 €
Quelque part en Amérique du Sud, dans le bidonville d’El Paraiso, un quartier de Ciudad Bolivar, Ernesto, quatorze ans mais en paraissant dix, vit avec sa mère Linda, lui se prostituant à de riches Américains à l’occasion dans le Sheraton du centre ville, elle sur le trottoir de cette même ville. Ernesto raconte son histoire à un certain Oscar, qui l’enregistre et le filme. La loi de la rue est celle de la violence, du sexe et de l’humiliation, ainsi les rapports avec d’autres gosses des rues, encore plus misérables que lui car n’ayant pour certains ni mère ni toit où dormir : Riki qui le bat, lui pisse dessus et le viole à l’occasion, Laura qui couche avec lui, et aussi avec Riki, et un troisième enfant, le chef de tous ceux-là, Juanito, qui les terrorise tous, ou encore Gaby, dont une jambe a sauté sur une mine. Tous vivent parmi et comme des chiens, avec la troublante candeur d’enfants livrés à eux-mêmes et qui ne connaissent que cette vie-là. Une deuxième série de monologues constituent l’histoire que raconte Linda, la mère d’Ernesto, qui dès douze ans ne pense qu’au sexe, se fait violer à quatorze, et qu’un nommé El Che prend sous sa protection à la mort de sa mère, tâchant sans trop y parvenir de la garder à l’écart des voies de la prostitution. Les monologues suivants sont ceux du Che qui raconte son histoire d’amour avec sa belle-sœur Lidia, et l’enfant qu’il a eu avec elle, Lisa, puis son exil loin de son pays du fait que son frère, député, l’en a chassé. Dans la dernière partie, Ernesto reprend la parole, et poursuit l’évocation de sa vie d’enfant des rues, notamment sa rencontre avec une peintre nommée Lucia chez qui il passe une nuit avant qu’elle l’habille et lui donne de l’argent, et celle d’un autre enfant, Artemiro. Le livre est extrêmement riche et foisonnant, et le résumé ci-dessus n’en retrace que les axes essentiels, sans en épuiser la lecture. L’auteur fait preuve d’une grande virtuosité, tant dans l’agencement des scènes, les indices et thèmes qui se répondent de part et d’autre des quatre séries de monologues (par exemple les substitutions : El Che qui voit Lisa et Lidia en Linda, ou Lucia qui voit son frère en Ernesto, les rêves d’Ernesto qui répondent à certaines scènes vécues par El Che, etc.), que dans l’écriture elle-même, à la fois âpre et colorée, fluide, ample et nerveuse. Le monde qu’il nous décrit est d’une extrême violence : le sexe, les rapports de domination et d’humiliation sont omniprésents, et le corps dans ses fonctions organiques les plus basses tient une grande place. La langue quant à elle restitue évidemment le côté ordurier et violent des scènes rapportées. Il arrive parfois que l’on pense à Chamoiseau dans l’aspect coloré et charnu, toujours bien rythmé, de la phrase, ou la personnification très imagée des propos de chacun, ou encore à Fleischer dans l’omniprésence du sexe et les substitutions des personnages. Cet amalgame donne en tout cas quelque chose de très fort et réussi, un livre violent et nerveux, non sans humour par moments, qui génère un intense plaisir de lecture.
Christian Garcin
- Les librairies Initiales ont édité fin 2005 une nouvelle inédite de Christian Garcin Deux fragments oubliés toujours disponible dans les librairies Initiales ou en téléchargement sur le site des librairies Initiales.
Initiales, le 15 décembre 2007