La route
Cormac Mc Cartyy
Éditions de l’Olivier
Traduit de l’américain par François Hirsch
21,00 €
SEULS AU MONDE
Un homme et un enfant, squelettiques, en loques poussent un caddie devant eux sur une route cendreuse. Un masque de chiffon devant leur bouche les protège de la poussière calcinée qui obscurcit le soleil. Autour d’eux plus rien ne respire. Plus un arbre, plus une bête.
De la catastrophe qui a anéanti toute vie sur terre le lecteur ne saura rien. Comme si d’une manière ou d’une autre le monde devait en arriver là, peu importe comment. Sur tout le continent américain errent des groupes de pillards hagards et violents, réduits au cannibalisme pour survivre. Ceux là n’ont plus d’humains que le nom et la cruauté. Ils semblent être le résultat horrible de l’équation chaos/liberté/misère, une version apocalyptique et désorganisée des organisations « survivalistes » qui ont fleuri un peu partout aux Etats-Unis à la veille du grand « bug » de l’an 2000. D’autres groupes constitués en communauté égocentriques se sont repliés au sein de bourgades fortifiées et tuent également « gentils » et « méchants » qui tentent de les approcher. Pour ceux qui sont restés sur la route, il ne reste que la fuite, désespérée.
L’homme et l’enfant avancent péniblement vers la mer dans une ultime illusion de trouver un havre. Ils sont glacés, trempés, ils se nourrissent de conserves douteuses et de glanage misérable. L’homme est malade et ne tient debout que par sa volonté de sauver son fils. Plus encore que l’amour irrépressible d’un père, c’est l’intuition que l’innocence et la pureté peuvent sauver quelque chose de ce monde anéanti qui donnent à l’homme le courage de continuer : « Il ne savait qu’une chose que l’enfant était son garant. Il dit : S’il n’est pas la parole de Dieu, Dieu n’a jamais parlé ».
L’homme sait tout le mal qui existe sur terre, il l’a côtoyé tous les jours et toutes les nuits depuis « l’accident », il ne cherche pas à le cacher à l’enfant mais il se sacrifie tous les jours pour lui rendre l’existence moins horrible. Les descriptions du monde qui les entoure sont d’un réalisme terrifiant, cependant les dialogues, très brefs entre le père et le fils, font montre de l’amour immodéré qu’ils portent l’un pour l’autre.
McCarthy a inversé les codes du genre littéraire « post-apocalyptique » dans ce roman. Ici pas de quête romanesque flamboyante pour détruire un mal conscient et déterminé façon « héroic-fantasy ». La narration vise au contraire à l’épure tout en conservant la puissance d’évocation qui est la signature de l’écrivain. C’est dans le germe d’un « bien » qui est de ce monde que McCarthy fonde en quelque sorte l’espoir de l’humanité.
De « un enfant de Dieu », monstrueux roman fait-divers, à « no country for the old man » qui racontait l’incompréhension d’un monde que seule la violence semblait animer, aucun des ouvrages de McCarthy ne semblait avoir autant de nécessité que « La route », qu’une tardive paternité de l’auteur transforme en quelque sorte en testament, en profession de foi –malgré tout- en l’avenir de l’espèce humaine.
Lucioles - Vienne, le 15 janvier 2008