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Littérature étrangère
La dernière heure du dernier jour

Jordi Soler
Ed. Belfond
Traduit de l’espagnol (Mexique) par Jean-Marie Saint-Lu
19 €

Du début des années 60 à la fin des années 70, Jordi Soler entreprend dans ce récit décousu de raconter la vie de sa famille en pleine jungle américaine, au sein de la « Portuguesa », la plantation de café que son grand-père Arcadi et ses amis ont fondé durant les années 40 lors de leur exil en terre mexicaine. Républicains sévèrement défaits par Franco, passés par l’enfer du camps d’Argelès-sur-Mer avant de prendre le large en direction de l’Amérique du sud ainsi que Soler l’a déjà raconté dans son précédent et remarquable ouvrage Les exilés de la mémoire, c’est ici, loin d’Espagne, qu’ils vont devoir refaire leur vie, dans ce pays d’accueil qui, d’ailleurs, ne les accueillera jamais vraiment.

Ce récit passionnant est dominé de bout en bout par le personnage de Marianne, la tante de l’auteur, qu’une méningite, pour ses trois ans, laissera assez profondément débile. Marianne, c’était tout l’espoir de la petite communauté exilée en ce qu’elle était le premier enfant à naître sur le sol mexicain. Elle symbolisait une vie nouvelle, un encrage durable en cette terre hostile et un avenir aussi beau qu’elle serait belle. Et belle, elle le sera, Marianne. Très belle même, mais aussi, et c’est malheur, extrêmement fragile, émotionnellement à vif et prompte, à la moindre contrariété, à partir dans des explosions de colère d’une violence dévastatrice.

Elle deviendra pour le jeune Jordi, qui aura à plusieurs reprises à en goûter la mesure, une terreur de tous les instants au point d’en cauchemarder encore les accès de longues années plus tard, devenu adulte. Du destin de Marianne, je n’en dirai pas davantage. Mais il terminera ce récit à l’issue d’une scène qui laissera le lecteur complètement sonné, titubant pourtant assis, accidenté dans la dernière ligne droite d’un récit qui s’annonçait sans dangers. Un tour de force, vraiment.

Entre temps, La dernière heure du dernier jour aura peint d’autres personnages hauts en couleurs aux aventures mémorables, tel l’archi-corrompu Chango, maire du bourg voisin, ou Marius, autre fils de Républicain exilé, dont l’homosexualité sera cause de nombreuses infortunes en ces terres tropicales. Il dira aussi beaucoup sur la détresse de l’exilé, chassé de chez lui mais pas vraiment accepté par son pays d’accueil, et sur le racisme larvé des Espagnols à l’égard de leurs frères d’Amérique Latine couplé l’ancestral sentiment de racisme éprouvé par ceux-ci envers ceux-là, fussent-ils des hommes de gauches, Républicains chassés de chez eux en raison d’un combat mené au nom de valeurs profondément humanistes.

Une fois de plus Jordi Soler, derrière une proprette façade de conteur universel, nous stupéfait par l’émotion qu’il fait passer dans sa prose et par l’intelligence du regard qu’il porte sur les hommes et le monde.

François Reynaud

Lucioles - Vienne, le 3 septembre 2008

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