Julia Franck

La Femme de Midi

Flammarion, 2009.
traduit de l’allemand par Elisabeth Landes
21,00 €
 

Ce roman, déjà vendu en Allemagne à plus de 500 000 exemplaires, force l’admiration en dépit (ou à cause d’un) style cahotique où le nom du personnage central, Hélène, revient sans cesse, comme une cicatrice que l’on voudrait frotter pour faire disparaître et qui ne fait qu’enfler davantage.

Hélène est une femme d’Allemagne, originaire de Saxe, dont la mère, tiraillée entre honte et fierté d’être juive, perd la raison en même temps que son époux, blessé à la Grande Guerre avant d’avoir eu le temps de combattre. Nature sensible et surdouée, Hélène grandit dans l’affection d’une soeur aînée qui dévoile bientôt ses penchants saphiques. Recueillies par une tante aux moeurs dissolues, les deux soeurs plongent dans l’univers interlope du Berlin de l’entre-deux guerres. Hélène y fait l’apprentissage de la liberté et découvre la philosophie et la poésie. Mais le monde aussitôt ouvert à ses yeux se referme, plombé par la crise d’abord et les premières mesures discriminatoires ensuite. Hélène, qui s’était rêvée en femme libre, n’est plus Hélène, elle devient Alice, avec un passeport généalogique en bonne et due forme. Alice l’épouse docile, cantonnée à son foyer, prisonnière des liens du mariage et finalement élevant seul un enfant qui, comme elle jadis, est livré à la morsure de cet animal qu’est la solitude, peu à peu privé, jusqu’à l’abandon pur et simple, d’une affection qui s’est tarie dans l’épuisement d’avoir survécu à la guerre. Car être mère, c’est encore être liée, soumise, contrainte. Hélène, c’est le destin d’une femme d’Allemagne bâillonnée jusqu’à l’asphyxie, aux origines inavouables, à l’identité incertaine et qui peu à peu se détache des siens pour gagner une liberté sans retour.

Etonnant portrait de femme que celui que nous dévoile ici Julia Franck. Ses personnages, fouillés à l’extrême, nous racontent avec une certaine économie de moyens quelque chose d’essentiel sur cette Allemagne qui ne cesse d’interroger l’entendement de ses survivants que nous sommes tous à des degrés divers. Rarement roman contemporain aura réussi avec autant de finesse à brosser sa toile de fond historique. Ne subsiste dans son tableau de l’Allemagne de la première moitié du vingtième siècle que des ombres ténues, de légers reflets, d’imperceptibles frémissements, mais aussi, parfois, la violence d’un trait. Comme le prologue et l’épilogue de ce récit, dont le tragique aspire le lecteur dans la spirale d’évènements funestes sur lesquels l’intervalle apporte de l’humanité et de la chaleur. Le roman de Julia Franck oscille entre lumière et ténèbre dans un fondu remarquable qui ne laisse pas d’être troublant.

Au moulin des Lettres - Epinal, le 10 novembre 2009