Kéthévane Davrichewy

La mer noire

Sabine Wespieser Editeur, 2010.
(A paraître le 5 janvier 2010)
19,00 €
 

Géorgienne exilée à Paris depuis 75 ans, Tamouna s’apprête à fêter ses 90 ans en famille. Mais surtout elle attend Tamaz, un amour de jeunesse, l’amour de sa vie. Chaque heure qui passe, tout au long de cette journée presque ordinaire, est l’occasion pour la vieille femme de se souvenir : du premier baiser échangé avec l’adolescent dans un port de la Mer Noire ; du grand départ pour la France au lendemain de la Première Guerre mondiale ; de cette fuite devant les Bolcheviks qui provoqua la rupture avec ses grands-parents et plus tard avec son père, rentré au pays dans la résistance et disparu à jamais.

La grande force de ce récit est de restituer le quotidien d’une communauté d’exilés suspendue au temps d’un impossible retour. Ce qui fait qu’au début on ne s’installe pas vraiment dans sa nouvelle vie parce qu’on attend de pouvoir rentrer au pays. Sauf que le retour, sans cesse différé, n’est possible finalement qu’à la troisième génération. Le pouvoir des mots est là : dans ce glissement progressif du déracinement à l’enracinement. De la terre des grands-parents à celle des arrière-petits-enfants il y a l’épaisseur d’une vie, une vie dans l’entre-deux, destin commun à tous les exilés.

De l’existence apaisée de la vieille femme, Kéthévane Davrichewy restitue la lenteur, l’intériorité et la sagesse. Tamouna ne renonce pas, elle accepte ce qui désormais est : sa vie en France, son amour manqué pour Tamaz, les trop tard qui se sont peu à peu comblés autrement. Retourner en Géorgie aujourd’hui ? Pourquoi faire ? Du tourisme ? Au soir de sa vie Tamouna regarde sa vie comme un peintre le tableau achevé. Rien ne doit être corrigé, rien ne peut être retranché. La venue de Tamaz n’y changera rien, même si d’une certaine manière elle donne tout son sens à cette histoire sensible, en demi-teintes dans laquelle se reconnaitront nombre de Français toutes générations confondues, immigrés d’hier ou d’avant-hier ou issus à des degrés divers des colonies d’autrefois.

Extrait :

"Et Papa ? Tu penses à lui parfois ? Je ne réponds pas. Le silence finit par peser. Oui et non, en fait non, Bébia, Babou, Papa je les ai perdus, je voudrai y penser mais je n’y arrive pas, c’est comme un grand trou noir à l’intérieur et les jours passent et rien ne remplit ce trou."

Claire STROHM & Robert ROTH
 

Au moulin des Lettres - Epinal, le 23 décembre 2009